Norbert Thériault, l’homme qui a livré la marchandise

Amis, collègues, politiciens et proches de Norbert Thériault se réunissent en l’église de Baie-Sainte-Anne, vendredi, pour célébrer la vie d’un grand Acadien. Les éloges fuseront. Elles seront toutes méritées, tant M. Thériault a apporté beaucoup à l’Acadie et au Nouveau-Brunswick.

Avec ce décès, c’est une autre page d’histoire qui s’est tournée dans notre province. Il était l’un des derniers encore vivant à avoir servi sous le premier ministre Louis J. Robichaud. Les acteurs de cette époque historique se font de plus en plus rares.

Norbert Thériault a été ministre des Affaires municipales, puis ministre de la Santé, à une époque où tout était à faire. Pourtant, le rôle crucial qu’il a joué est encore méconnu au sein de la population.

La raison est simple. Norbert Thériault a travaillé dans l’ombre gigantesque du père du Nouveau-Brunswick moderne, Louis J. Robichaud. Dans nos livres d’histoire, celui qui a été le premier Acadien à occuper le poste de premier ministre prend toute la place tellement son apport a été important.

Or, M. Robichaud n’a pas transformé la province à lui seul. Il a eu la sagesse de s’entourer de gens forts et compétents qui, comme lui, souhaitaient améliorer le sort de ses concitoyens.

À titre de ministre des Affaires municipales, Norbert Thériault s’est ainsi retrouvé les deux mains en plein dans la réforme Chances égales pour tous. On estime que le gouvernement a dû modifier et adopter quelque chose comme 125 projets de loi pour mettre cette vision en oeuvre.

M. Thériault a eu le mandat de mener à bien cette tâche titanesque à l’Assemblée législative. Il avait la pleine confiance de Louis Robichaud avec qui il partageait, selon le témoignage de Robert Pichette, sa passion pour la justice sociale. Il n’a pas déçu son patron.

Ce serait toutefois trop simpliste de résumer sa vie politique à l’adoption de projets de loi, aussi nombreux, complexes et importants soient-ils. Il a aussi pris le bâton du pèlerin et été à la rencontre d’une population qu’il fallait convaincre des bienfaits de la réforme.

Nous savons aujourd’hui que Chances égales pour tous à permis d’amener le Nouveau-Brunswick sur la voie de la modernité et de sortir des dizaines de milliers d’Acadiens de la pauvreté. Mais à l’époque, tous ne voyaient pas le potentiel de cette mégaréforme.

Dans la biographie Louis J. Robichaud Une révolution si peu tranquille, l’auteur Michel Cormier raconte qu’à l’hiver 1966, alors que les critiques féroces fusaient tant dans les journaux anglophones qu’à l’Assemblée législative, le premier ministre et ses ministres les plus importants, dont Norbert Thériault, ont consacré d’innombrables soirées à convaincre des foules hostiles dans des salles communautaires à travers la province.

Le moment le plus marquant de la vie du politicien de Baie-Sainte-Anne est sans doute survenu en décembre 1965, quand l’industriel K.C. Irving, longtemps l’homme le plus puissant de la province, s’est présenté en personne devant le comité d’amendement des lois en déclarant «qu’aucun gouvernement sain d’esprit n’oserait adopter un tel train de mesures».

Une révolution si peu tranquille raconte qu’en l’absence ce jour-là du premier ministre Robichaud, les membres du comité ont été intimidés et que M. Thériault a été ébranlé par la charge du patriarche de la célèbre famille. C’est toutefois lui qui a calmé le jeu en donnant la réplique à K.C. Irving et en désamorçant une situation qui aurait facilement pu dégénérer.

La carrière de Norbert Thériault ne se résume pas à Chances égales pour tous. Pendant son passage à la Santé, il a fait adopter la loi qui a fait des hôpitaux la propriété du gouvernement provincial, en plus d’avoir contribué à la création des programmes d’assurance-maladie et d’aide sociale. Il a toutefois ralenti le projet de construction du nouvel hôpital Dr-Georges-L.-Dumont. C’est finalement Richard Hatfield qui décidera, quelques années plus tard, de construire l’établissement au lieu de le fusionner avec le Moncton Hospital.

En 1971, alors que M. Thériault se portait candidat à la succession de Louis J. Robichaud à la tête du Parti libéral, l’Évangéline l’a décrit en éditorial, par la plume de Claude Bourque, comme étant «d’une honnêteté incontestable ce qui est souvent rare chez les politiciens».

L’Acadie peut compter sur les doigts d’une main les personnes de la trempe de Norbert Thériault. Dans une époque de grands bouleversements et d’opposition implacable, il ne s’est pas défilé. Il a été au front et a livré la marchandise.

L’Acadie a un devoir de mémoire à l’endroit de ses bâtisseurs, en particulier ceux qui, comme M. Thériault, ont tenu l’avenir de tout un peuple entre leurs mains. Nous sommes encore redevables de ses accomplissements, près d’un demi-siècle plus tard.