Faire le plein à meilleur prix

Le temps passe vite. Il y a déjà dix ans, le premier ministre Bernard Lord faisait adopter un projet de loi visant à imposer un prix maximum sur les produits pétroliers. Il s’agissait de l’une des dernières lois votées avant la défaite de son gouvernement. Son effet se fait toujours sentir positivement sur le portefeuille des automobilistes.

Depuis une quinzaine d’années, le prix à la pompe a beaucoup grimpé en Occident. Le Nouveau-Brunswick n’a pas fait exception à la règle. Il n’y a pas si longtemps, les consommateurs étaient sous le choc de voir la facture dépasser le chiffre symbolique de 1$ le litre. Les temps ont bien changé.

À l’époque, la colère grondait au sein de la population. Nous avions l’impression qu’à chaque fois qu’un conflit menaçait d’éclater au Moyen-Orient, qu’un ouragan frappait la côte américaine ou, plus simplement, qu’une longue fin de semaine approchait, les pétrolières en profitaient pour faire la passe en augmentant de façon démesurée leur marge de profit. Évidemment, quand le calme était de retour et les vacances terminées, le prix prenait beaucoup plus de temps à diminuer qu’il n’en avait pris à monter.

Le gouvernement de Bernard Lord avait presque perdu ses élections en 2003 parce qu’il avait sous-estimé l’ampleur de la grogne au sein de la population, provoquée par la hausse des primes d’assurance automobile, et du fait qu’il n’était pas intervenu assez rapidement. Il n’allait pas laisser un enjeu du genre lui empoisonner la vie pendant une deuxième élection consécutive.

C’est ainsi qu’après que l’ouragan Katrina ait frappé La Nouvelle-Orléans, avec la destruction que l’on sait, les prix à la pompe ont recommencé à exploser. Le gouvernement Lord a alors conclu que le moment était venu de réglementer le prix maximum de l’essence.

Les résultats sont probants. Des chiffres rendus publics cette semaine démontrent que les Néo-Brunswickois payaient en moyenne 2,48 cents le litre de plus que la moyenne canadienne dans les cinq années précédant la réforme, contre 1,4 cent le litre de moins que cette moyenne depuis le 4 juillet 2006.

Ces chiffres ne rendent pas justice à l’ampleur du changement qui s’est opéré.

En effet, il ne s’agit que d’une moyenne. Les variations de prix étaient souvent beaucoup plus importantes.

Par exemple, dans les jours qui ont précédé l’adoption du projet de loi, l’essence se vendait en moyenne 10 cents de plus le litre au Nouveau-Brunswick que dans la province voisine de l’Île-du-Prince-Édouard. À ce moment-là, l’écart entre notre province et le reste du pays était évalué à environ 7 cents le litre. Ça commence à représenter pas mal d’argent.

Pire encore, il y avait d’importantes différences de prix entre les régions. Les automobilistes du Nord payaient leur plein d’essence beaucoup plus cher que ceux de la région de Moncton. La différence pouvait régulièrement atteindre 10 ou 15 cents le litre. Seule exception en région francophone: le Nord-Ouest, où les stations-services doivent rivaliser avec leurs concurrents des États-Unis.

La réforme a aussi eu un impact social. Il n’était pas rare de voir des automobilistes faire la queue pour aller «gazer» en catastrophe sur la foi d’une rumeur voulant que le prix allait augmenter dramatiquement dans les prochaines heures.

En réglementant l’essence, les Néo-Brunswickois se sont donné une forme de contrôle sur la volatilité des prix, en plus de limiter la possibilité de collusion qui permettrait de conserver les prix artificiellement plus élevés. Bien sûr, la réforme n’a pas immunisé notre province contre les hausses de prix. Mais les variations sont désormais moins fréquentes, moins importantes et prévisibles.

Pourtant, la loi n’a pas fait l’unanimité au moment de son adoption. L’opposition libérale affirmait que rien ne démontrait qu’elle permettrait aux automobilistes d’économiser. Lors de la campagne électorale qui a suivi, le chef Shawn Graham a mené la lutte contre la réforme. Il a finalement mis un peu d’eau dans… l’essence en s’engageant plutôt à imposer un prix plancher pour protéger les détaillants indépendants.

Ce ne serait pas la seule fois que les libéraux de Shawn Graham jaugeraient mal l’humeur de la population… Toujours est-il qu’ils ont finalement fait marche arrière et laissé la loi telle qu’elle avait été adoptée.

Nous nous en portons que mieux.

Seule déception, la loi semble avoir eu comme effet pervers de diminuer la fréquence des guerres de prix. Il n’était pas rare, avant 2006, de voir des stations-services se livrer des batailles sans merci, en particulier dans la région de Moncton, afin de gagner des parts de marchés. L’essence pouvait alors être réduite de 10 ou même de 20 cents le litre.

La loi n’impose pas de plancher, seulement un plafond. Rien n’empêche donc un fournisseur d’offrir des rabais généreux. Mais pour une raison ou une autre, cela arrive désormais moins souvent.

N’empêche, aucun automobiliste sain d’esprit ne voudrait aujourd’hui revenir à la situation qui prévalait avant le 4 juillet 2006. L’héritage de Bernard Lord n’est pas prêt d’être abandonné.