Crevettes à partager

Le nouveau ministre des Pêches et des Océans, Dominic LeBlanc, a porté un coup dur aux crevettiers du Nouveau-Brunswick en annonçant qu’il abolira la politique du «dernier arrivé premier sorti». Cela aura un impact économique important dans notre province. Si la décision est controversée, elle n’était toutefois pas imprévisible.

Depuis 1997, Ottawa a mis en oeuvre une politique assez étrange, pour un oeil de l’extérieur, mais qui a apporté de la stabilité et permis aux crevettiers de la région de bâtir une industrie profitable. Elle est connue sous le nom de «dernier entré, premier sorti»

En gros, cela signifie que les derniers pêcheurs à avoir obtenu un permis seront les premiers à se faire retirer leur allocation quand les stocks chuteront en deçà d’un certain seuil.

La comparaison est boiteuse, mais jusqu’à un certain point, cela rappelle la façon de fonctionner dans les milieux de travail syndiqués, où règne la règle de l’ancienneté.

Dans le cas des crevettiers, la politique du «dernier entré, premier sorti» avait été mise en place pour défendre ceux qui ont bâti cette industrie. Dans les années 1990, plusieurs pêcheurs côtiers, en particulier dans la région de Terre-Neuve, ont réclamé et obtenu le droit de pêcher eux aussi la crevette. L’ajout de tous ses nouveaux joueurs a eu sans surprise un effet sur la biomasse.

Comme compromis, le gouvernement fédéral a accepté de protéger ceux qui pêchent la ressource depuis le plus longtemps. Ainsi donc, quand les quotas finiraient invariablement par diminuer, nos pêcheurs ne seraient pas punis. Au lieu de faire subir une baisse de quota à tous les crevettiers, les nouveaux se verraient plutôt retirer leur allocation.

Le système a fonctionné pendant presque 20 ans. Il a offert à la flottille acadienne une période de grâce, qui ne pouvait malheureusement pas durer éternellement.

En effet, ce système du «je te donne une allocation, mais je peux aussi te l’enlever» est inédit. Très peu d’industries fonctionnent de cette manière. Par exemple, quand la biomasse de homard ou de crabe diminue, tout le monde ou presque est touché. Le plus jeune homardier ne se voit pas retirer son gagne-pain au profit de celui qui pêche depuis 40 ans.

Aussi, quand le gouvernement fédéral a annoncé la création d’un comité visant à déterminer si le système était viable, l’industrie a immédiatement compris que des changements allaient être apportés.

Nos crevettiers ont tout de même raison d’être frustrés. Ils ont investi dans leurs navires et leurs entreprises en fonction de l’environnement dans lequel ils évoluaient.

Et voilà que soudainement, le fédéral change les règles. En ce sens, il est facile de réaliser comment se sentent les décideurs chez Pêche hauturière Lamèque, qui investissent environ 60 millions $ pour construire un nouveau bateau-usine qui servira à pêcher la crevette nordique. Ils ont pris cette décision sans savoir que le gouvernement libéral modifierait de façon unilatérale la façon d’appliquer les quotas.

L’autre problème est la composition du comité qui a soumis les recommandations au ministre. Les pêcheurs acadiens déplorent qu’il ait été composé en majorité de représentants de Terre-Neuve-et-Labrador.

Dans le milieu des pêches, l’endroit d’où provient le décideur est malheureusement presque aussi important que les études scientifiques censées guider sa prise de décision. Parlez-en aux homardiers du Nouveau-Brunswick, qui se sont battus en vain pendant des années pour convaincre une ministre de l’Île-du-Prince-Édouard de la pertinence d’augmenter la taille minimale du homard. Une décision qui tombait pourtant sous le sens, tant pour des raisons économiques que pour le maintien de la ressource. Il aura finalement fallu la nomination d’un ministre du Nunavut – guidé par un puissant député acadien (Dominic LeBlanc) – pour que ce dossier soit mené à terme.

On comprend le scepticisme des crevettiers acadiens qui voient un comité composé en partie de Terre-neuviens rendre une recommandation qui favorise les pêcheurs de Terre-Neuve…

Cela dit, le nouveau ministre Dominic LeBlanc a tout de même bien agi. À moins de vouloir défendre à tout pris les pêcheurs de sa région au détriment des autres, il pouvait difficilement imposer son véto.

Le traitement de faveur auquel nos pêcheurs avaient droit, bien que mis en place pour des raisons historiques, se défendait très mal politiquement. M. LeBlanc tente de faire sa marque comme son père avant lui. Il est déterminé à le faire de la bonne manière, en limitant les joutes politiques qui ont miné cette industrie pendant tant d’années.

Les crevettiers acadiens ont été protégés pendant deux décennies, une période qui leur a permis de croître.

Nous aurions préféré qu’ils jouissent de la protection de la loi plus longtemps. Mais nous croyons aussi qu’ils sont suffisamment forts pour faire face aux tempêtes qui se profileront à l’horizon, surtout en tenant compte de la qualité des prises et des prix obtenus au cours des dernières années.