Avant d’appeler la police

Quand Louizandre Dauphin a quitté sa résidence de Bathurst et pris la route en direction de Stonehaven, il ne pouvait pas se douter qu’il ferait les manchettes au Canada et même aux États-Unis.

Louizandre Dauphin est le directeur des parcs, des loisirs et du tourisme de la Ville de Bathurst. Le 7 juillet, alors que tous les bulletins montraient des vidéos de policiers en train d’abattre deux personnes de race noire (l’une était dans sa voiture, l’autre était déjà été immobilisée au sol), M. Dauphin a décidé de se changer les idées.

Il s’est rendu au quai de Stonehaven, un endroit tranquille avec une vue idyllique sur la baie des Chaleurs. La journée était pluvieuse. Il a stationné sa voiture dans un coin tranquille et a fait un peu de lecture pendant environ deux heures.

Sur le chemin du retour, il a été intercepté par la police. Elle avait reçu des informations concernant une personne suspecte au quai et voulait vérifier son identité. Les agents ont rapidement compris que M. Dauphin était tout sauf un terroriste et l’ont laissé reprendre sa route.

Le citoyen de Bathurst a raconté sa mésaventure dans les médias sociaux. L’histoire a rapidement pris de l’ampleur. Imaginez! Des citoyens d’un petit village appellent la police parce qu’ils trouvent suspect un homme noir en train de lire au quai.

Les médias nationaux se sont rapidement emparés de la nouvelle. Certains ont immédiatement fait des liens avec le racisme et la violence qui ont cours aux États-Unis.

Disons que le Nouveau-Brunswick a déjà mieux paru.

Commençons d’abord par saluer le travail des policiers. M. Dauphin affirme lui-même avoir été traité avec respect et dignité. Rien à voir, donc, avec ces histoires que nous entendons désormais presque chaque jour, aux États-Unis, et qui mettent en vedette des agents de la paix blancs qui abattent des Noirs apparemment sans défense.

En fait, dans ce dossier, l’éléphant dans la pièce est la réaction excessive des gens de Stonehaven. Nous parlons ici d’une communauté homogène. Il est évident qu’on n’y voit pas souvent d’Afro-Canadiens, notamment au quai. Ont-ils considéré les agissements de M. Dauphin comme étant suspicieux parce qu’il est noir? Ont-ils remarqué sa présence parce qu’il détonnait dans le paysage, notamment par la couleur de sa peau? Ou est-ce que n’importe quel étranger, qu’il soit blanc ou autre, aurait subi le même traitement?

Malgré les apparences, la réponse à la question n’est pas si simple.

Dans son premier témoignage sur Instagram, M. Dauphin raconte que le policier lui a dit que des citoyens ont appelé pour se plaindre «d’un homme noir suspect». Mais dans des entrevues accordées aux médias, y compris à l’Acadie Nouvelle, il se fait plus nuancé. Quant à la GRC, elle nie que le ou les plaignants aient précisé la couleur de la peau de M. Dauphin.

Notons que les citoyens de la région se sont dotés depuis quelques années d’un comité de surveillance de quartier. Des vols ont eu lieu dans les environs au cours des dernières semaines.

Rappelons aussi qu’il y a un peu plus de dix ans, un drame horrible est survenu au quai de Stonehaven. Une femme a entraîné dans la mort ses enfants âgés de 7 et de 10 ans en fonçant avec sa fourgonnette dans les remparts pour terminer sa course dans les eaux glacées de la baie des Chaleurs. Le drame a marqué la communauté.

On peut donc comprendre pourquoi, aux yeux de certains, une voiture immobilisée un certain temps peut semer l’inquiétude. Dans ces circonstances, on peut supposer que les membres du comité n’ont pas hésité une seule seconde à appeler les policiers quand, pour une rare fois, quelque chose d’inhabituel est survenu au quai.

Nous ne saurons jamais les véritables motivations de ceux qui ont lancé la police aux trousses de Louizandre Dauphin. On peut aussi s’interroger s’il était approprié de la part de M. Dauphin, à titre de représentant officiel d’une municipalité qui se dit ouverte au multiculturalisme (et qui a accueilli des réfugiés syriens), de brandir de cette manière le spectre du racisme.

Cela dit, il ne sert à rien de s’enfouir la tête dans le sable. Le racisme existe. Les statistiques démontrent que les Noirs sont plus susceptibles d’être interpellés de façon arbitraire par la police afin de vérifier leur identité même s’ils n’ont rien fait d’illégal. Les relations interraciales ne sont pas tendues au Canada comme elles le sont aux États-Unis, mais les problèmes existent tout de même, y compris en Acadie.

Prenons cet incident pour ce qu’il est, c’est-à-dire un quiproquo, certes, mais aussi une leçon sur l’importance de vivre ensemble en harmonie, en faisant abstraction de nos différences raciales, religieuses et culturelles.

Quant aux citoyens de Stonehaven, Janeville et des alentours, espérons qu’ils seront moins prompts à paniquer la prochaine fois qu’un “étranger” viendra passer un peu de temps sur leur quai… Toute cette controverse aurait facilement pu être évitée avec un brin de communication.