Le flétan de la politique

Les pêcheurs de flétan sont mécontents, et avec raison. Non seulement ils sont insatisfaits de leur quota, mais ils doivent en plus le pêcher en vitesse, pendant une courte période de quelques heures. Leurs conditions de travail, imposées par le gouvernement fédéral, sont moins bonnes que celles accordées aux pêcheurs du Québec voisin. Les justifications politiques ne suffisent pas à calmer la grogne.

La pêche au flétan est un événement en soi. Il s’agit de l’un des plus gros poissons plats et, selon des connaisseurs, l’un des meilleurs au goût. Peu de pêches offrent un spectacle aussi saisissant que celui des débarquements de cette ressource.

Il s’agit d’une pêche fort lucrative. La demande est forte, tellement que ce poisson a été victime de surpêche. Il a fallu imposer des règles très strictes pour empêcher que l’espèce subisse le même sort que la morue, il y a un quart de siècle.

Le gouvernement du Canada a même dû sortir ses muscles en déclenchant, au milieu des années 1990, ce qui a été depuis surnommé la Guerre du flétan. Un bateau de pêche espagnol avait été saisi à l’époque, ce qui avait créé un incident diplomatique. L’Espagne avait ensuite réagi en envoyant un navire de guerre sur les lieux.

Les esprits plus calmes ont éventuellement prévalu. Aucun coup de feu n’a été tiré, personne n’est mort et les quotas sont désormais mieux respectés, autant du côté canadien que de celui de l’Union européenne.

On comprend mieux, dans ces circonstances, qu’encore aujourd’hui, le ministère des Pêches et des Océans fasse preuve d’extrême prudence dans la gestion de cette ressource.

Néanmoins, les événements des dernières semaines nous révèlent que tous ne sont pas égaux dans cette industrie.

En Acadie, cette pêche est devenue une véritable course contre la montre. Les équipages n’ont eu droit cette année qu’à une journée de sept heures pour pêcher leurs prises. Certains ont été chanceux (ou habiles) et ont connu une journée au-delà des espérances. D’autres, au contraire, n’ont pas atteint leurs objectifs. Pour ceux-ci, ce sera meilleure chance la prochaine fois.

La situation est fort différente dans le Québec voisin, où la pêche dure pas moins de six jours. Tout ce beau monde navigue pourtant plus ou moins dans les mêmes eaux. Le flétan qui doit être impérativement capturé en une petite journée par le pêcheur acadien est le même qui pourrait se retrouver quelques jours plus tard dans la cale d’une embarcation du Québec.

Les Néo-Brunswickois souhaitent aussi que leur quota passe de 60 à 150 tonnes. On devine que s’ils obtiennent une plus grande part de la ressource, cela se ferait au détriment des droits acquis par les Québécois. Cela ne ferait évidemment pas leur affaire et contribue à compliquer les choses.

Pour le moment, c’est mal parti. D’abord, nos pêcheurs affirment avoir tenté en vain de joindre le député d’Acadie-Bathurst, Serge Cormier, pourtant secrétaire parlementaire du MPO. Nous sommes déçus d’entendre de telles accusations. En effet, le prédécesseur de M. Cormier, Yvon Godin, avait des défauts, mais il ne refusait jamais de rencontrer les citoyens de sa circonscription.

Plus de 200 pêcheurs se sont finalement résolus à manifester devant le bureau de M. Cormier afin de se faire entendre. Une quarantaine d’entre eux se sont aussi invités à une rencontre avec le ministre Dominic LeBlanc, à un point tel que celui-ci affirme s’être senti intimidé.

Ces négociations ou ces bras-de-fer (dépendant quelle version vous croyez) ont eu lieu à peine quelques jours avant le début de la journée de pêche. Inutile de dire qu’elles n’ont mené à rien.

Cela pourrait être un mal pour un bien. Ce n’est pas en négociant en catastrophe à la veille d’une heure de tombée qu’il est possible de trouver des solutions viables. En fait, le meilleur moment pour discuter du dossier est… maintenant. Il y a désormais amplement de temps pour négocier avec ouverture.

Pour cela, il faut toutefois que Pêches et des Océans Canada envoie un signal clair aux pêcheurs qu’il est prêt à les rencontrer, à entendre leurs récriminations et à chercher avec eux une vision commune. Un premier pas a été fait quand le député Cormier a déclaré être prêt à étudier la possibilité d’augmenter l’an prochain les allocations et d’étendre la durée de la pêche. Il faudra d’autres gestes comme celui-ci.

En effet, il est clair que le système actuel est imparfait et doit être amélioré. Lors de la plus récente pêche, 30% du quota a été laissé à l’eau, faute de temps. Par contre, au cours des deux dernières années, le ministère s’est plaint qu’il y a eu au contraire des dépassements. Dominic LeBlanc a parlé d’excédents «assez majeurs» de 10 à 15 tonnes par an dans le Sud-Est.

Il existe sûrement une manière moins folklorique de faire les choses et une façon plus équitable de partager la ressource. Aux ministres, à ses scientifiques et aux pêcheurs de la trouver ensemble.