La victoire des tricheurs

En refusant de bannir les athlètes russes des Jeux de Rio de Janeiro, qui débuteront dans une dizaine de jours, le Comité international olympique (CIO) plie l’échine devant les tricheurs et envoie un bien mauvais message à travers le monde, y compris ici même, en Acadie.

Si vous vous intéressez un tant soit peu au sport amateur, vous avez entendu parler du scandale sans précédent qui frappe le mouvement olympique. Un rapport indépendant commandé par l’Agence mondiale antidopage a révélé que la Russie a mis sur pied un système de dopage d’État.

Dans une scène qui rappelle les pires dérives de l’Union soviétique et de ses pays satellites, la Russie a mis en cause ses services secrets afin de trafiquer et de remplacer les échantillons d’urine et de sang pour éviter que ses athlètes d’élite n’échouent aux tests de dépistage, en particulier à Sotchi, en 2014.

Selon le rapport, la Russie aurait en plus eu recours au dopage d’État dans au moins 30 sports, autant lors des Jeux d’été que ceux d’hiver. C’est en athlétisme que le coup de tonnerre a d’abord grondé, grâce au courageux témoignage d’une athlète russe aujourd’hui condamnée à l’exil.

Face à cette situation, la fédération d’athlétisme a adopté la seule solution qui s’imposait et a banni de Rio presque tous les athlètes russes. Elle s’assure ainsi que ses compétitions seront un tantinet plus propres.

Il restait à voir si le CIO aurait le courage d’imposer une telle sanction dans les autres sports au programme. Nous avons été déçus. Les athlètes russes qui ont déjà subi un contrôle positif par le passé seront expulsés. Néanmoins, la Russie a beau avoir organisé un système de tricherie à grande échelle, ce n’est semble-t-il pas suffisant pour l’expulser de la grande famille olympique.

Il existe pourtant des précédents. Le CIO a déjà banni l’Afrique du Sud pour avoir imposé l’apartheid et le Koweït pour avoir politisé son comité olympique national.

Dans les faits, le CIO a annoncé au monde que si votre pays est suffisamment puissant sur la scène internationale et qu’il investit beaucoup d’argent dans l’olympisme, il peut faire à peu près comme bon lui semble. Les Chinois, qui accueilleront les Jeux d’hiver de 2022, en ont sûrement pris bonne note…

Le dopage est une plaie. On n’imagine pas les victimes collatérales qu’il cause.

Pas besoin de chercher au bout du monde pour trouver des exemples concrets. Il suffit de regarder dans notre cour arrière. Un journal de Saint-Jean nous rappelle qu’il y a 20 ans, la nageuse Marianne Limpert est devenue la première (et toujours la seule) Néo-Brunswickoise à remporter une médaille olympique. Elle a terminé deuxième à Atlanta, tout juste derrière l’Irlandaise Michelle Smith, dont les progrès spectaculaires au cours de l’année précédente avaient soulevé des soupçons dans le milieu.

Deux ans plus tard, Mme Smith échouait à un test de dépistage. Mais il était trop tard pour la fierté de Fredericton, qui n’a jamais reçu l’or auquel elle aurait eu droit.

Le plus grand athlète olympique acadien, Joël Bourgeois, a raconté dans nos pages comment le dopage l’a privé d’au moins une participation aux Jeux et l’a empêché de se qualifier pour une finale olympique (il a été demi-finaliste deux fois). Il n’était pas moins bon que les autres, mais il était propre dans un sport où ça ne pardonne pas.

Ces jours-ci, une autre Néo-Brunswickoise s’apprête à se jeter dans la fosse olympique. Geneviève Lalonde fera la fierté de tous les Acadiens alors qu’elle tentera de se qualifier pour la finale du steeplechase. Elle n’est pas naïve. Si elle n’aura pas à faire face aux coureuses russes, elle sait très bien que ce ne sont pas toutes ses adversaires qui courront à l’eau claire.

Selon elle, au moins 20% des participantes au 3000 mètres steeplechase féminin seront dopées. «C’est décourageant. Quand tu vois des gens qui prennent des raccourcis, c’est sûr que ça fait mal au coeur», a-t-elle confié à l’Acadie Nouvelle la semaine dernière. Elle n’affrontera pas de Russes, mais d’autres pays (le Kenya, notamment) sont soupçonnés de jouer le même jeu.

Le CIO avait une occasion unique d’envoyer un message fort à tous les pays du monde qui, comme la Russie, aident leurs athlètes à tricher. Le président Thomas Bach a plutôt choisi de protéger ses relations avec le président russe Vladimir Poutine.

Ce faisant, il a laissé tombé les Geneviève Lalonde, Joël Bourgeois, Marianne Limpert et les milliers d’autres athlètes innocents qui veulent croire dans l’idéal olympique, mais qui sont ou qui ont été victimes de tricherie organisée au plus haut niveau.