Jouer à la police

Imaginez un instant que les policiers décidaient du jour au lendemain de ne plus effectuer de surveillance des limites de vitesse sur nos routes.

Ce serait plutôt à nous d’aviser les autorités quand un automobiliste pèse trop fort sur le champignon. Et encore! Pas question d’appeler la police avec un simple numéro de plaque d’immatriculation. Celle-ci exigerait aussi que le simple citoyen interpelle le chauffard, lui demande son nom et soit prêt à témoigner en cour contre lui, le moment venu.

De la pure fiction? Pas en ce qui a trait aux places réservées aux personnes handicapées.

De nombreux lecteurs de l’Acadie Nouvelle ont été surpris par le contenu d’un dossier que nous avons publié sur le sujet, il y a deux semaines. Au cours de ses recherches, notre journaliste Sébastien Larocque a découvert que du point de vue policier, recevoir une plainte à propos d’une voiture stationnée illégalement dans une place réservée aux personnes handicapées est loin d’être suffisant pour justifier une intervention.

En effet, l’agent s’attend à ce que le citoyen reste sur place, note le numéro de plaque d’immatriculation, mais aussi confronte l’automobiliste fautif afin d’obtenir son identité. Une fois «l’enquête» terminée, il peut alors appeler les forces de l’ordre. Avec toutes ces informations pertinentes en main, un gendarme pourra enfin agir… à condition que le plaignant soit prêt à témoigner devant un juge le moment venu.

Dans ces circonstances, pas étonnant qu’autant de gens s’amusent à se stationner illégalement dans ces places souvent libres et toujours bien situées. Il faudra quelqu’un de particulièrement déterminé pour que le fautif finisse par payer les conséquences de son acte.

Quant à l’automobiliste handicapé à la recherche d’une place de stationnement… meilleure chance la prochaine fois!

Comme dans tous les dossiers du genre, le problème persiste parce que ce n’est pas une priorité pour personne. Ni les entreprises qui réservent ces places ni les autorités censées faire respecter le règlement n’ont le temps, l’argent et la volonté de surveiller tout ça de près. Alors, tout le monde se renvoie la balle.

Vous pouvez parier que si ces places pour personnes vivant avec un handicap étaient une vache à lait, elles seraient sous surveillance constante. Pour vous en convaincre, allez faire un tour dans le centre-ville de Moncton. Ne payez pas votre parcomètre et attendez de voir combien de temps il faudra avant qu’un constable vous donne un billet de contravention.

Vous avez le goût de vivre plus dangereusement? Laissez votre véhicule dans un stationnement privé, sans permis. Ça ne devrait normalement pas prendre trop de temps avant qu’on y installe un sabot de Denver. La facture sera salée pour le faire retirer.

Mais quand il s’agit d’une place peinturée de bleu avec l’image d’une personne en fauteuil roulant? On s’attend à ce que ce soit les citoyens qui jouent à la police. C’est ridicule. Et inacceptable.

Plusieurs personnes ont un rôle à jouer pour que la situation change, à commencer dans la capitale.

La première étape est que l’amende actuelle de 172,50$ (125$ du côté des corps municipaux) et les deux points d’inaptitudes soient révisés à la hausse. Cela doit être imposé automatiquement, y compris quand le détenteur a oublié sa vignette. Pas d’affichette bleue dans l’auto, pas le droit de se stationner dans les endroits réservés. Aussi simple que ça.

Les vignettes devraient idéalement comprendre la photo du détenteur, comme c’est déjà le cas pour le permis de conduire. Cela permettrait sans doute d’éviter plusieurs cas de fraude.

Mais surtout, il faut que les autorités se décident à intervenir dès le dépôt d’une plainte, même incomplète. Un appel, un numéro de plaque d’immatriculation et un lieu devraient être amplement suffisants pour que l’agent effectue son travail.

Il est totalement inconcevable de laisser aux plaignants – souvent des personnes handicapées – la responsabilité de rencontrer le contrevenant, de lui arracher son identité et de témoigner contre lui au tribunal.

C’est la meilleure façon de provoquer des conflits et de mettre en danger la sécurité des personnes impliquées dans la confrontation.

Les policiers n’ont pas besoin de l’aide de la population pour intercepter quelqu’un qui a brûlé un feu rouge, qui n’a pas soumis son véhicule à l’inspection annuelle… ou qui transporte un trop grand nombre de bouteilles de bière achetées au Québec.

Ça ne devrait pas être différent dans le cas des places pour personnes handicapées. Tous ensemble, nous pouvons faciliter la vie de ces personnes qui ont des droits et pour qui se déplacer est un défi quotidien.