Pêcher en pensant à l’avenir

Les homardiers du Sud-Est et de Kent ont pris la mer, mardi, le coeur rempli d’optimisme. La pêche qui vient de débuter pourrait être l’une des plus payantes de l’histoire pour les homardiers de la région. Grâce aux mesures qui ont été prises et celles qui restent à entrer en vigueur, les prochaines années pourraient être tout aussi bonnes. Et fructueuses.

Les dernières saisons de pêche ont été frustrantes dans cette région. La ressource était au rendez-vous, mais pas les prix. Les pêcheurs avaient l’impression d’abandonner à rabais un produit pourtant vendu à fort prix dans les poissonneries et dans les restaurants.

La situation avait dégénéré en 2012 quand de nombreux pêcheurs s’étaient retrouvés sans acheteur, des usines de transformation ayant préféré importer la ressource des États-Unis. L’extrême abondance de homard pêché au Maine avait eu comme effet de réduire les prix, y compris au Nouveau-Brunswick. Des manifestants avaient bloqué l’accès à trois usines à Shediac et Cap-Pelé en se servant de leurs cages. Les images avaient fait le tour de la province.

Ces controverses semblent être aujourd’hui un bien lointain souvenir.

Un regard dans les titres publiés dans l’Acadie Nouvelle depuis deux ans le montre bien. Le journal titrait en 2015 que le homard avait atteint «le prix le plus élevé en 10 ans». Au début de cette année, un intervenant cité dans nos pages soutenait ne jamais avoir connu «une période de telle abondance».

De son côté, le ministère des Pêches et des Océans (MPO) a témoigné, au début du mois, d’une «augmentation fulgurante» du nombre de homards depuis 15 ans, alors que des pêcheurs ont parlé au même moment d’une pêche qui s’annonce «plus rentable que jamais».

Inutile de vous dire que personne ne songe à ce moment-ci à remiser son navire pour bloquer une route ou une entrée avec ses cages. Quand tout le monde fait de l’argent, tout le monde est heureux. Les récriminations historiques – par exemple l’impossibilité d’obtenir un prix de la part des acheteurs avant le début de la pêche – deviennent soudainement moins pressantes (quoique toujours pertinentes).

Il s’agit de bonnes nouvelles pour l’économie de ces régions et même pour tout le Nouveau-Brunswick. Les pêcheurs sont des entrepreneurs qui ont tendance à réinvestir leurs profits dans leur communauté. Ils emploient leurs concitoyens et achètent une bonne partie de l’équipement dans leur région. Quand un homardier fait de l’argent, il y a de bonnes chances qu’un concessionnaire automobile, un agent immobilier, une épicerie, un propriétaire de magasin de meubles, un hôtelier, etc., fassent de l’argent eux aussi. Ces fonds ne dorment pas dans un compte secret au Panama.

La suite des choses s’annonce intéressante. Les pêcheurs ont réussi à convaincre le MPO d’augmenter la taille minimale du homard, qui est passée cette année de 72 mm à 73 mm. Elle grimpera à 75 mm en 2017 et à 77 mm en 2018.

En agissant ainsi, les homardiers sacrifient un peu d’argent aujourd’hui dans l’espoir de gagner gros dans les prochaines années. Des homards resteront une année de plus à l’eau, où ils pondront plus d’oeufs. Cela aura un effet positif sur la biomasse. Les pêcheurs font aussi le pari que des homards plus gros seront vendus plus chers et intéresseront davantage certains marchés, notamment en Europe et en Asie.

Pour les homardiers du Sud-Est et de Kent, le moment d’augmenter la taille minimale ne pouvait être mieux choisi. N’importe quel entrepreneur vous le dira, le meilleur temps pour apporter des changements visant à améliorer son entreprise, c’est quand elle va bien (et non, par exemple, quand le spectre de la faillite se profile à l’horizon).

La ressource est au rendez-vous. Les prix aussi. Les efforts d’ensemencement du passé portent leurs fruits. L’occasion était parfaite pour investir dans l’avenir, pendant que l’industrie est profitable.

Les pêcheurs de l’Île-du-Prince-Édouard finiront par le comprendre. Encore sous le coup de la frustration face aux changements qui leur ont été imposés, ils menacent d’aller pêcher le long des côtes néo-brunswickoises, où se cachent, selon eux, les crustacés de plus grande taille. Il n’existe pourtant aucune preuve scientifique prouvant que ceux-ci migrent à différents endroits selon leur taille.

Nous croyons que les Insulaires retrouveront la raison et ne provoqueront pas de guerre du homard. À la longue, ils profiteront eux aussi des mesures de conservation qui viennent d’être prises. Leur industrie ne s’en portera que mieux, tout comme la nôtre.