La colère des dinosaures

La salle était remplie. Il faisait chaud. Réunis tous ensemble, quelque 150 concitoyens, en majorité âgés et anglophones, ont déversé leur fiel contre le fait français au Nouveau-Brunswick. Des dinosaures qui ont échappé à l’extinction et pour qui tous leurs malheurs sont causés par les Acadiens.

L’Anglophone Rights Association of New Brunswick a démontré dans les derniers jours une surprenante capacité de mobilisation.

L’association avait frappé une première fois en trouvant des fonds pour acheter de l’espace publicitaire en plein centre-ville de Moncton. Son message – les anglophones ont des droits eux aussi – était une tentative délibérée de remuer un peu plus les braises de la division.

Puis, jeudi soir, l’association a organisé une assemblée publique. Un nombre surprenant de personnes s’y sont présentées. Il faut quand même le faire. Des dizaines de personnes ont sacrifié leur soirée pour apporter leur appui à cette «cause». Ce n’est pas rien.

Elles ont tiré dans toutes les directions. Certaines ont critiqué les investissements faits par le gouvernement provincial dans le nord francophone du Nouveau-Brunswick. D’autres ont attaqué la commissaire aux langues officielles, Katherine d’Entremont. Une pétition a circulé pour empêcher la Ville d’Ottawa de devenir officiellement bilingue.

On a aussi affirmé que tous les emplois sont réservés à ceux qui parlent français et dénoncé «l’injustice du bilinguisme officiel». «Ils veulent nous détruire», a soutenu une porte-parole.

Chaque fois, les personnes présentes ont applaudi à tout rompre ces énormités.

La paranoïa était aussi au rendez-vous. On a entendu cette vieille crainte voulant qu’un complot soit à l’oeuvre pour franciser la province. Bilingual today, french tomorrow,

disaient les opposants au bilinguisme à l’époque du premier ministre Trudeau… père! Si on se fie aux gens présents dans cette salle, cette «menace» est encore bien réelle.

Bref, des dinosaures, comme nous l’écrivions plus haut.

S’il est toujours inquiétant de voir des gens sortir de l’ombre pour réclamer qu’on nous arrache nos droits ou de voir qu’une telle association semble dotée d’une meilleure force de mobilisation que la Société de l’Acadie du N.-B., ne faisons pas l’erreur de tomber, à notre tour, dans la paranoïa.

D’abord, le phénomène n’est pas nouveau. Des groupuscules du genre existent depuis longtemps. Ils gagnent parfois en importance, comme au début des 1990 quand le parti Confederation of Regions a fait élire des députés et est devenu l’opposition officielle à l’Assemblée législative.

Mais le plus souvent, ils doivent se contenter de la marginalité. Il y a eu l’Anglo Society. Il y a la People’s Alliance (laquelle n’a toujours pas réussi à faire élire un seul député). Et il y a maintenant l’Anglophone Rights Association of New Brunswick.

Il y en aura d’autres.

Ces regroupements n’ont pas de crédibilité en raison des faussetés et de la haine qu’ils propagent. De temps en temps, ils font des coups d’éclat. Mais à la base, ils ne représentent qu’une infime partie de la population.

Cela ne signifie pas qu’il faille les ignorer complètement. Ces gens existent. Et surtout, ils réussissent parfois à influencer jusqu’à un certain point nos décideurs.

Aucun député n’aurait eu le culot de se présenter à cette messe antifrancophone, jeudi soir. Mais plusieurs d’entre eux font écho à la colère de cette frange de la population. Ils ne s’en cachent pas. Certains font même campagne dans l’espoir de devenir le prochain chef du Parti progressiste-conservateur! Jake Stewart, pour un, s’est engagé à éliminer le commissariat aux langues officielles.

C’est sans compter qu’il ne faut parfois qu’une étincelle pour allumer un incendie de forêt.

Encore une fois, pas besoin de regarder à l’autre bout du monde pour trouver un exemple. Le milliardaire Donald Trump tente de se faire élire à la présidence en proposant de construire un mur qui séparerait les États-Unis du Mexique et en interdisant les musulmans d’immigrer dans son pays.

Des propos qui ressemblent, jusqu’à un certain point, à ceux qui ont été proférés contre les Acadiens à la réunion de l’Anglophone Rights Association, et qui auraient sûrement été applaudis là aussi.

Malgré tout, quoiqu’on en pense, les relations linguistiques sont harmonieuses dans notre province. Tous les jours, anglophones et francophones se côtoient. Une écrasante majorité de citoyens croient que le bilinguisme est un atout social et économique pour notre province.

Tout n’est pas parfait. La bataille pour faire respecter nos droits et atteindre l’égalité linguistique réelle est loin – très loin – d’être gagnée. Mais le monde décrit dans la réunion de l’Anglo Rights Association n’existe tout simplement pas dans la réalité.

N’empêche. Gardons l’oeil ouvert. Nous invitons aussi nos députés et nos représentants du monde associatif acadien à dénoncer ces dérives et à appuyer publiquement, avec un peu moins de tiédeur, le bilinguisme et la dualité.