Elsie Wayne ne sera pas pleurée de tous

Elsie Wayne n’est plus. La colorée politicienne, autant connue pour ses coups de gueule que pour ses accoutrements, n’a laissé personne indifférent pendant sa vie publique. Elle était aimée et appréciée. Elle a aussi été détestée.

Elsie Wayne était un drôle de phénomène. Politicienne populiste comme on en voit peu de nos jours, elle s’est démarquée dans son fief de Saint-Jean en devenant la première mairesse de l’histoire de la cité portuaire.

En 1993, elle a fait le saut en politique fédérale au sein du Parti progressiste-conservateur, au moment où celui-ci était en train de s’effondrer. Cette formation politique n’a fait élire que deux députés à travers tout le pays, dont Mme Wayne. Cet exploit démontre à lui seul à quel point elle était populaire et respectée de ses concitoyens.

Depuis son décès à l’âge de 84 ans, les éloges s’accumulent. On l’a présentée comme une icône de la politique, une femme flamboyante qui n’avait pas peur de dire le fond de sa pensée et qui avait à coeur de servir la population.

Elle est décrite comme ayant été une championne pour sa municipalité de Saint-Jean, une passionnée qui n’acceptait jamais un «non» comme réponse.

Un exemple parmi tant d’autres: la Société St Patrick de Saint-Jean continue, encore aujourd’hui d’interdire aux femmes d’assister à ses activités. Gentlemen only! Alors qu’elle était mairesse, au début des années 1980, Mme Wayne s’est rendue au banquet annuel de la société… en se cachant dans une boîte! Imaginez la surprise des convives quand elle a fait son apparition…

Cela dit, malgré le respect dû à la défunte et à toutes ses années à servir la population, nous ne pouvons passer sous silence qu’elle était aussi une personne controversée, en particulier du point de vue des Acadiens. À tort ou à raison, elle a été perçue comme une antifrancophone pendant la majeure partie de sa carrière politique.

Cela s’explique notamment du fait qu’elle a mené une lutte sans merci pour faire disparaître de l’espace public l’appellation Saint-Jean, au profit de Saint John. Il ne s’agissait pas seulement d’exprimer une préférence. La mairesse a même fait pression auprès du gouvernement provincial afin qu’il interdise à ses fonctionnaires de nommer sa ville en français dans toute documentation.

Mme Wayne, une unilingue anglophone, ne devait pourtant pas être confrontée bien souvent au nom Saint-Jean. Elle s’est tout de même battue avec acharnement – certains diront avec mesquinerie – pour imposer Saint John partout, y compris dans la documentation destinée aux francophones.

Elle a aussi livré bataille contre le port de Belledune, une infrastructure vitale pour le Nord francophone. «Il n’y aurait jamais dû y avoir de port à Belledune pour commencer. Tout devrait être ici, à Saint-Jean», avait-elle déclaré en 1999, alors qu’elle était encore députée fédérale.

Comme rassembleuse, on a déjà vu mieux.

Rappelons toutefois qu’elle avait appuyé la venue des Jeux de l’Acadie à Saint-Jean, en 1996. Selon un témoignage de l’ancien ministre provincial Elvy Robichaud, elle avait même confronté deux membres de l’Anglo Society qui protestaient sur les lieux, en leur enjoignant d’aller se faire voir ailleurs. Le néo-démocrate Yvon Godin affirme de son côté ne jamais l’avoir entendu parler contre les francophones au Parlement.

Dans un autre registre, ses positions sur certains sujets sensibles comme l’avortement et le mariage gai (elle s’opposait aux défilés de la fierté et a déjà invité les homosexuels «à vivre ensemble et se la fermer à ce sujet»), la rapprochait de l’ancien Reform Party et l’éloignait d’autant des Acadiens, généralement plus progressistes sur ces enjeux.

Politicienne flamboyante ou dinosaure? Les deux réponses sont bonnes. Tout dépend à qui vous posez la question. Votre opinion sera radicalement différente selon si elle s’est déjà rangée dans votre coin pour vous appuyer ou si vous avez eu le malheur de représenter une cause ou un groupe qu’elle ne respectait pas.

Il n’y aura pas d’autre Elsie Wayne. C’est dommage et en même temps, c’est tant mieux. Rarement aura-t-on vu au Nouveau-Brunswick une personnalité aussi forte et qui a autant divisé l’opinion publique, pendant si longtemps.

Tout cela fait désormais partie du passé, un passé folklorique que nous nous remémorerons à certaines occasions, parfois avec le sourire (pensez à ses gants de boxe), d’autres fois en fronçant les sourcils.

Ses funérailles ont lieu samedi. Elles seront un rappel qu’ils sont nombreux à regretter la grande politicienne de Saint-Jean. Ou de Saint John.