Honneur mérité, hommage oublié

Les voyageurs qui prennent l’avion à Dieppe le font désormais à partir de l’Aéroport international Roméo-LeBlanc du Grand Moncton. Le nom de ce grand Acadien, décédé en 2009, sera ainsi à jamais immortalisé.

Il n’y a pas beaucoup d’hommages plus prestigieux, au Canada, que de voir son nom être utilisé pour baptiser un aéroport. Les anciens premiers ministres du Canada Pierre Elliott Trudeau (Montréal), Lester B. Pearson (Toronto) et John Diefenbaker (Saskatoon), de même que l’ex-premier ministre néo-écossais Robert Stanfield (Halifax), ont notamment reçu cet honneur ultime.

C’était une question de temps avant que l’aéroport du Grand Moncton finisse à son tour par être rebaptisé.

Personne ne trouvera à contester le choix de Roméo LeBlanc. À titre de ministre des Pêches et des Océans dans les années 1970 et au début des années 1980, il a fait sentir son impact à travers le Canada et sur la scène internationale. C’est à lui qu’on doit la limite de la zone de pêche des 200 milles, l’établissement de systèmes de quotas, l’instauration de la règle du propriétaire-pêcheur, etc. Certains diront qu’il a, par ses mesures, rien de moins que sauvé l’industrie canadienne de la pêche. Il a aussi été nommé au Sénat, une institution qu’il a ensuite présidée.

Il est toutefois encore mieux connu pour avoir été le premier Acadien (et premier citoyen des Maritimes) à être nommé gouverneur général. Il s’agissait d’une grande reconnaissance pour M. LeBlanc et, à travers lui, pour le peuple acadien.

Cela dit, nous ne pouvons passer sous silence que la décision d’Ottawa de baptiser l’aéroport de cette façon est une surprise.

Il s’agit certainement d’un hommage bien mérité. En prime, il fera bon de voir un nom francophone et acadien orner une infrastructure de cette importance. Au Nouveau-Brunswick, le paysage linguistique est très anglophone, en particulier dans les principaux centres urbains.

Depuis plus de 10 ans, les demandes se multiplient d’ailleurs pour que l’aéroport porte le nom d’un illustre Acadien. Sauf que la demande ne visait traditionnellement pas Roméo LeBlanc… mais plutôt l’ancien premier ministre Louis J. Robichaud.

M. Robichaud est décédé en 2005. Immédiatement, des voix s’étaient fait entendre pour convaincre les gouvernements de rendre au défunt un hommage digne de ses gigantesques accomplissements.

On a toujours senti que des problèmes politiques empêchaient le projet de se réaliser. Les premiers ministres Bernard Lord (1999-2006) et David Alward (2010-2014) dirigeaient des gouvernements progressistes-conservateurs qui étaient peut-être peu enclins à appuyer cette cause qui aurait profité à un libéral. Shawn Graham (2006-2010) n’avait pas ce problème, mais n’a sans doute pas eu une oreille attentive du gouvernement conservateur de Stephen Harper, en poste à Ottawa à l’époque.

Le temps a passé et le vent a changé de direction. Nous ne croyons pas une seule seconde que le ministre Dominic LeBlanc a poussé personnellement pour honorer son père. Mais les personnes qui ont mené ce dossier, tant au niveau provincial avec le premier ministre Brian Gallant qu’au fédéral (qui a le dernier mot) avec Justin Trudeau, sont des gens proches de la famille LeBlanc. Ils sont plus susceptibles de souligner l’importance des accomplissements de l’ancien gouverneur général.

Insistons une nouvelle fois pour dire que ce n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire. Avec son nouveau nom, l’aéroport du Grand Moncton jouira d’une identité prestigieuse et rassembleuse. La décision a été applaudie à l’unanimité. Avec raison.

Néanmoins, le moment est venu d’honorer de façon semblable celui qui a été le père du Nouveau-Brunswick moderne. Louis J. Robichaud a transformé notre province. Ses réformes ont encore aujourd’hui un impact positif sur notre qualité de vie.

Certes, un monument a été érigé à la mémoire de M. Robichaud à Saint-Antoine, mais il a été financé à la suite d’une collecte de fonds populaire.

Une école porte aussi son nom à Shediac. Le mérite revient toutefois aux élèves de la polyvalente (inaugurée en 1970, à la toute fin du mandat libéral). Ce sont eux qui ont fini par convaincre M. Robichaud lui-même, alors qu’il était encore premier ministre, de baptiser ainsi l’établissement.

Quant à l’Université de Moncton, elle a rendu hommage à son fondateur en apposant son nom sur son centre sportif.

Tout cela est bien beau. Mais à quand un pont, un hôpital ou une autoroute au nom du plus grand des Néo-Brunswickois?

Les gouvernements ont réussi à s’entendre pour souligner dignement la mémoire de Roméo LeBlanc. Nous les invitons à faire de même pour Louis Joseph Robichaud.