Mont Carleton: les touristes ou la nature?

Faut-il tout mettre en oeuvre pour augmenter le nombre de visiteurs au mont Carleton, quitte à sacrifier une partie de son cachet sauvage? Cette question divise. Un compromis pourrait être très difficile, voire impossible à trouver.

Le mont Carleton est le plus haut sommet des Maritimes. Du haut de ses 820 mètres (2690 pieds), la montagne surplombe ce qui est le plus grand parc provincial du Nouveau-Brunswick (42 000 acres de terres à peu près libres de tout développement). On y trouve des pistes, trois autres montagnes (Head, Sagamook et Bailey, toutes accessibles aux randonneurs) et des paysages à couper le souffle.

C’est aussi un trésor caché dont profitent surtout les initiés.

Le parc est situé loin des principaux centres urbains de la province, y compris ceux du Nord. De Saint-Quentin, il faut parcourir une trentaine de kilomètres sur des routes souvent cahoteuses afin de s’y rendre.

C’est aussi un lieu où on ne retrouve pas les installations appréciées des touristes désireux d’un certain confort. Il y a des terrains de camping, mais disons que vous êtes bien loin des installations situées dans les environs de la plage Parlee, près de Shediac.

Pour ces raisons et bien d’autres (budgétaires, notamment), l’attraction peine à attirer du monde. Ils ne sont que quelques dizaines de milliers à s’y rendre chaque année.

Tous souhaitent augmenter le nombre de touristes à cet endroit, autant pour y faire découvrir au plus grand nombre ce diamant à l’état brut que pour augmenter les retombées économiques qui y sont générées. On ne compte plus, depuis une quinzaine d’années, les tentatives, propositions et rapports qui ont été déposés à propos de l’avenir du parc.

Comment y arriver? Les gouvernements fédéral et provincial, la Ville de Saint-Quentin et la Fédération des motoneigistes du N.-B. croient avoir trouvé la solution.

C’est ainsi que 343 kilomètres de nouveaux sentiers de motoneige seront érigés dans le parc, de même qu’un centre d’entretien qui comprendrait un poste à essence. Par définition, les motoneigistes aiment la nature et peuvent voyager sur de grandes distances, y compris dans des sites isolés. En améliorant les infrastructures qui leur sont destinées, on pourrait augmenter de beaucoup le nombre de visiteurs, autant du Nouveau-Brunswick que dans les provinces avoisinantes, et ce, dans une période de l’année (l’hiver) où l’endroit est pratiquement désert.

Cette vision irait toutefois à l’encontre de la vision d’un parc qui a été conçu pour rester à l’état naturel. Les amoureux de l’endroit considèrent comme étant une hérésie que l’on puisse même songer à agrandir le sentier qui mène au sommet du mont Carleton afin que l’on puisse y grimper en véhicule motorisé. Ce qui est un sanctuaire naturel serait soudainement contaminé par le bruit incessant des motoneiges et, pourquoi pas, des véhicules tout terrain.

Cela aura un impact sur la nature et la faune.

La Société pour la nature et les parcs du Canada craint que des travaux d’infrastructure ne défigurent les lieux et fragmente l’habitat de la faune sauvage.

«L’accès continu aux motorisés sur ce sentier va probablement compacter le sol, causant un ruissellement pluvial accéléré et de l’érosion», explique-t-on au sein de l’organisme.

Jusqu’à maintenant, le gouvernement n’a pas répondu de façon convaincante à ces préoccupations, ce qui rend d’autant plus difficile d’avoir une position cohérente et neutre sur ce dossier. Serait-il catastrophique pour la faune d’y voir apparaître des motoneigistes? À quel point l’ajout et l’amélioration de sentiers défigureraient-ils cette aire naturelle?

Nous aurons bientôt la réponse à ces interrogations ainsi qu’à bien d’autres. En effet, Fredericton s’est décidé de soumettre le controversé projet à une étude d’impact environnemental. Nous saluons cette décision qui aurait dû être prise dès le départ.

Nous avons confiance en le processus. L’étude permettra de mieux juger l’effet qu’aura la construction de nouvelles infrastructures.

Peu importe les conclusions de celles-ci, il est probable qu’elles ne feront pas l’affaire de tous. À titre d’exemple, il faudra bien plus qu’une analyse positive du projet par des experts environnementaux pour convaincre les Amis du parc provincial du mont Carleton du bien-fondé de laisser des motoneiges grimper impunément jusqu’au sommet des Maritimes.

Nous appuyons toute mesure visant à faire grandir la notoriété du mont Carleton et à y attirer un plus grand nombre de randonneurs. Cela ne doit toutefois pas se faire au détriment de l’intégrité de ce joyau.

L’étude d’impact environnemental nous permettra de tirer un portrait plus clair de la situation. Avec des faits exempts d’émotion, de partisanerie et d’intérêts économiques, nous serons mieux en mesure de juger l’importance des enjeux.