Des millions laissés sur la table

C’est devenu une tradition. À chaque campagne électorale, au moins une formation politique promet un plan de développement économique de plusieurs millions de dollars destiné aux entreprises et aux municipalités dans le nord de la province. Une nouvelle tradition est toutefois en train de voir le jour: les gouvernements ne dépensent qu’une partie de l’argent qui a été promis.

Avant d’accéder au pouvoir, il y a deux ans, le libéral Brian Gallant s’était engagé à injecter 150 millions $ dans le Nord ainsi que dans la région de Miramichi d’ici 2021.

Cela donne une moyenne d’environ 25 millions $ par année. Une coquette somme censée insuffler un peu d’oxygène à l’économie de régions qui en ont bien besoin.

Or, en 2015-2016, Fredericton n’a accordé que 14,1 millions $ en subvention en provenance du fonds de développement et d’innovation. C’est à peine un peu plus que la moitié de ce qui a été promis par les libéraux.

L’Acadie Nouvelle a dû faire une demande d’accès à l’information afin d’obtenir ces chiffres révélateurs.

Fredericton explique l’écart entre l’argent promis et la réalité par l’obligation de faire preuve de précaution avec les fonds publics.

Ils sont en effet plusieurs dans la capitale à avoir été traumatisés par l’affaire Atcon (qui a coûté au bas mot quelque 70 millions $ aux contribuables) de Miramichi, ce qui justifie l’excès de prudence dont nous sommes témoins de temps à autre.

Néanmoins, il est fascinant de constater que les libéraux ne sont pas les premiers à peiner à dépenser les fonds destinés à la croissance du Nord. Alors qu’ils formaient le gouvernement, les progressistes-conservateurs s’étaient engagés à investir 250 millions $ de 2010 à 2014. Ils n’en ont finalement dépensé que 84 millions $. À peine le tiers!

Ce ne sont pourtant pas les besoins qui manquent dans ces régions défavorisées. La prudence permet-elle d’expliquer à elle seule la difficulté de deux gouvernements aux couleurs différentes de trouver des projets porteurs qu’ils pourraient appuyer?

Probablement pas.

D’abord, il est important de noter que les fonds de relance (comme on les appelait auparavant) ne forment pas un écosystème indépendant. Ils sont soumis aux mêmes impératifs et pressions que les ministères et autres programmes de la province.

Personne ne l’a jamais confirmé, mais il n’est pas impossible que sous le couvert de la prudence, ces fonds soient en fait victimes de compressions budgétaires.

Tant David Alward que Brian Gallant ont été aux prises avec d’importants déficits qui ont atteint plusieurs centaines de millions de dollars. Il est sans doute naïf de croire qu’au moment où tous les ministères devaient chercher des façons de réduire les dépenses, les fonds de développement ont été miraculeusement épargnés.

Il y a toutefois un autre angle que les politiciens et les analystes hésitent à aborder. Se peut-il que l’économie du Nord ne soit pas suffisamment dynamique pour justifier un programme d’aide aussi important? Cela signifierait que le gouvernement du N.-B. serait prêt à dépenser ses millions, mais que nos entrepreneurs ne proposent tout simplement pas assez de projets d’expansion à financer.

La question se pose. Au cours des dernières années, nous avons laissé sur la table plus de 175 millions $. Pouvez-vous imaginer tout ce qui aurait pu être accompli avec une telle somme d’argent si elle avait été investie efficacement dans le Nord?

C’est sans oublier que le prochain fonds pourrait être beaucoup moins généreux si, après l’expiration de celui-ci, il est déterminé que l’économie du Nord n’est pas en mesure de générer suffisamment de projets porteurs.

Avant d’en arriver là, le gouvernement Gallant doit toutefois analyser son programme pour s’assurer qu’il réponde bien aux spécificités de la région qu’il souhaite appuyer. Est-il possible, par exemple, que les critères soient trop rigides, ce qui expliquerait que l’argent dorme dans des coffres à Fredericton plutôt que de circuler dans le Nord?

Autre question: le gouvernement est-il trop attentiste? Il nous semble évident qu’il doit faire de plus grands efforts pour provoquer des occasions d’investissement plutôt que d’attendre que les demandes d’aide lui soient acheminées.

Quoi qu’il en soit, la situation ne peut plus durer. Ça ne sert à rien de promettre autant d’argent pour ensuite laisser miroiter de faux espoirs à la population.

Rendu là, qu’est-ce qui empêchera le prochain gouvernement de promettre une enveloppe de 100 milliards $, s’il n’a de toute façon aucune intention de la dépenser?

Les maux économiques du Nord sont connus depuis longtemps. Il est temps que le remède gouvernemental soit utilisé à sa pleine mesure.