Ne pas avaler n’importe quoi

Si les dernières semaines nous ont appris quelque chose, c’est qu’on ne peut plus faire avaler n’importe quoi à la population. Il faudra plus qu’un rapport ou des mots rassurants pour convaincre les gens qu’il est possible d’épandre du poison sur leurs terres sans que cela n’ait d’impact sur leur santé.

Un résidant de Tracadie, Amédée Boucher, a récemment choisi de mener une croisade contre le glyphosate, un puissant herbicide utilisé dans les forêts par J.D. Irving et Énergie NB, pour ne nommer qu’eux.

Il est utilisé pour lutter contre les mauvaises herbes et les feuillus afin de permettre, par exemple, à une entreprise forestière de détruire à distance certaines espèces d’arbres au profit des conifères, plus rentables pour l’industrie.

Une sorte de coupe à blanc chimique, finalement. Énergie NB fait de même afin d’empêcher que des arbres endommagent ses lignes électriques et son réseau.

Il s’agit de l’herbicide le plus utilisé au monde. Étant donné son efficacité, on imagine sans mal à quel point les grandes forestières en sont rapidement devenues accros.

Au Nouveau-Brunswick, le produit a commencé à faire les manchettes l’année dernière quand l’hygiéniste en chef, le Dre Eilish Cleary, a été congédiée brutalement par le gouvernement après avoir entrepris une enquête à ce sujet.

Bien des gens ont compris que le gouvernement voulait protéger J.D. Irving en empêchant la publication de conclusions qui auraient révélé les dangers de cet herbicide.

Sous la pression populaire, le rapport sur le glyphosate a été dévoilé. Il conclut que les Néo-Brunswickois ne courent pas plus de risques que les autres Canadiens, mais que l’absence d’un consensus scientifique fait qu’il est difficile d’évaluer les risques pour la santé.

Vous devinerez qu’il n’y a rien là-dedans pour rassurer une population de plus en plus sceptique. Un signataire de la pétition d’Amédée Boucher, Gilles Lebreton, a résumé dans les pages de l’Acadie Nouvelle ce que pensent plusieurs Néo-Brunswickois dans ce dossier: «Les riches s’enrichissent et nous, on respire leur poison».

On comprendra que des citoyens comme M. Lebreton et M. Boucher sont loin d’être convaincus quand le ministère provincial des Ressources naturelles ainsi que Monsanto, un important producteur mondial d’herbicide, laissent entendre que ce type de produit peut être utilisé en forêt sans menacer les humains, les animaux ou l’environnement.

Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à être sceptiques. Dans le Restigouche, un groupe de manifestants surnommé «Les joyeux campeurs» a passé quelques jours cet été dans une terre de la Couronne afin de combattre l’arrosage des forêts.

Si leur cause a échoué (l’arrosage a eu lieu avant leur arrivée), ils ont toutefois réalisé un autre objectif, soit sensibiliser la population à leur cause. Gageons que l’été prochain, l’épandage ne passera pas inaperçu, bien au contraire.

Nous ne pouvons qu’être solidaires du combat de ces personnes qui rêvent d’une forêt riche et diversifiée, d’air pur et d’eau non contaminée. Surtout, nous croyons que ce mouvement ne disparaîtra pas de sitôt. Il est plutôt appelé à grandir. Le gouvernement ne pourra pas l’ignorer éternellement.

C’est ce qui est arrivé dans d’autres juridictions. Le Québec interdit le glyphosate sur son territoire depuis déjà 15 ans. Plus récemment, la Nouvelle-Écosse a annoncé vouloir mettre fin à son programme de financement d’épandage d’herbicide.

Ce qui est bon pour nos deux provinces voisines devrait être bon aussi pour le Nouveau-Brunswick.

En 2015, une agence liée à l’Organisation mondiale de la santé a classé le glyphosate comme étant probablement cancérigène.

C’est l’utilisation de l’adjectif «probablement» qui permet à Santé Canada de continuer de justifier qu’aucune agence de réglementation dans le monde n’interdit ce poison. Et qui pousse la nouvelle médecin-hygiéniste en chef du N.-B. à insister qu’il existe une «incertitude» à l’égard de cet herbicide, mais sans toutefois franchir le Rubicon et recommander son interdiction.

Qu’importe, tant qu’existera cette incertitude, le gouvernement n’arrivera jamais à nous convaincre qu’il est possible d’utiliser ce produit sans aucun risque pour notre santé.

Nous lui recommandons d’utiliser une méthode qu’il a déjà imposée à l’industrie du gaz de schiste, soit un moratoire d’une durée indéfinie.

Il aura ainsi amplement le temps de laisser la science faire son travail, tout en montrant à la population qu’il comprend ses craintes et qu’il a autant sa santé à coeur que celle de l’industrie.

Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis l’époque où il a fallu faire prendre conscience aux politiciens des dangers liés au DDT ou à ceux d’autres produits chimiques qui étaient couramment utilisés même s’ils étaient soupçonnés d’être responsables des pluies acides.

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin.

Un environnement libre de produits cancérigènes, ce n’est pas trop demander.