Nous ne sommes pas perdants

À peine nommé au Sénat, René Cormier s’est embourbé dans une petite controverse. Il vient d’y mettre fin en confirmant sa démission à titre de président de la Société nationale de l’Acadie. Une décision sensée dans les circonstances.

La nomination de René Cormier au Sénat canadien a été accueillie par un concert d’éloges au Nouveau-Brunswick. Tous ont salué l’oeuvre de cet artiste devenu porte-parole des aspirations acadiennes.

L’unanimité derrière ce choix du premier ministre Justin Trudeau a toutefois été un tantinet égratignée quand, dans les heures qui ont suivi, M. Cormier a indiqué ne pas vouloir renoncer à son poste de président de la Société nationale de l’Acadie (SNA), une tâche «qui me tient énormément à coeur», a-t-il déclaré dans les pages de l’Acadie Nouvelle.

En exprimant son souhait, René Cormier s’est retrouvé à faire de l’ombre sur sa propre nomination. De nombreux analystes ont expliqué sur toutes les plateformes que les deux fonctions sont incompatibles et que M. Cormier ne rendrait service ni à la SNA, ni à lui-même, en suivant cette voie.

Permettez-nous d’aller à l’encontre de ce consensus. Il aurait été inusité, certes, mais possible pour le nouveau sénateur de conserver son poste de président de la Société nationale de l’Acadie.

D’abord, il faut rappeler que les règles qui entourent le travail des sénateurs sont moins sévères que celles qui encadrent les députés. Ils peuvent, par exemple, être propriétaires d’une entreprise.

Cela ne les exclut pas de respecter les règles concernant les conflits d’intérêts, un problème auquel aurait été confronté tôt ou tard René Cormier. Mais même là, un regard sur les activités et la mission de la SNA nous révèle que ce cas de figure ne surviendrait pas si souvent.

La Société nationale de l’Acadie a bien changé depuis sa fondation, en 1881, lors de la première Convention nationale tenue à Memramcook. Elle n’est plus l’organisme de tous les combats et de toutes les revendications qu’elle était à ses débuts.

La fondation d’une multitude de groupes de défense des droits des francophones dans les années 1970, avec au premier rang la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, a forcé la SNA à changer de direction.

Ce n’est plus vers elle qu’on se tourne pour mener les combats concernant les langues officielles, la dualité linguistique, l’assimilation, l’éducation, etc. Des dizaines d’associations, toutes spécialisées dans leur domaine respectif, montent désormais la garde.

Un coup d’oeil sur le site web de la SNA nous montre que si la fédération joue toujours un rôle pertinent, elle est désormais plus éloignée de la vie quotidienne des Acadiens.

Son devoir d’assurer la pérennité du Congrès mondial acadien est probablement son mandat le plus prestigieux. Sinon, elle gère surtout des programmes d’échanges, de bourses et de promotion sur la scène internationale, en plus de décerner des prix. C’est cela qui fait dire à certains bien-pensants qu’elle est plus ou moins devenue une sorte d’agence de voyages pour dignitaires.

Lors de sa plus récente assemblée générale annuelle, en 2015, aux Îles-de-la-Madeleine, l’organisme s’est surtout intéressé à ses rapports avec la diaspora acadienne et à l’avenir du CMA.

Cela ne signifie pas que la SNA ne sert plus à rien, après 135 ans d’existence. Au contraire, il était rassurant, au cours de la dernière année, de voir que cet organisme est demeurée un havre de crédibilité alors que le milieu associatif francophone du Nouveau-Brunswick s’entredéchirait.

La SNA se tient loin des controverses et ne se chamaille pas souvent avec les gouvernements, du moins, pas publiquement. C’est sans compter qu’avoir un sénateur à sa tête aurait pu apporter une visibilité et une crédibilité dans les régions du monde où on accorde une importance démesurée aux personnes ayant un titre prestigieux.

C’est le cas en France, où la SNA mène depuis longtemps des relations bilatérales, mais aussi dans la francophonie africaine, où un sénateur se verrait ouvrir des portes normalement fermées aux simples présidents d’association.

Néanmoins, des problèmes auraient fini par se pointer à l’horizon.

Il est clair que cette situation aurait été une source de distraction. Le sujet serait revenu ponctuellement dans l’actualité, sans compter que la controverse aurait pu provoquer de la division au sein même d’un organisme qui préfère d’habitude laver son linge sale en famille.

Surtout, il nous semble évident que René Cormier pourra continuer, en tant que sénateur indépendant, de faire la promotion de l’Acadie qu’il aime tant. Il ne sera pas forcé de suivre une ligne de parti, ce qui lui permettra de défendre avec autant de liberté qu’auparavant les causes qui lui tiennent à coeur, tant au Nouveau-Brunswick que dans l’Acadie mondiale.

La Société nationale de l’Acadie a perdu son président, mais la francophonie gagne un ardent défenseur au Sénat. Nous n’en sortirons pas perdants.