Deux planètes

Les Néo-Brunswickois anglophones et francophones partagent un territoire, un gouvernement et une foule d’autres choses. Pourtant, il est parfois permis de croire que nous habitons sur des planètes différentes tant nous en savons peu à propos des uns des autres.

En 1945, l’auteur Hugh MacLennan a publié le roman Two solitudes. Il ne se doutait sûrement pas que plus de 70 années après la publication de son livre, l’expression qu’il a créée serait encore utilisée pour illustrer le fossé qui sépare les deux principaux groupes linguistiques du Canada.

Le concept des deux solitudes s’applique aussi au Nouveau-Brunswick. Bien sûr, anglophones et francophones se côtoient quotidiennement dans plusieurs régions (à Moncton, par exemple). Mais pour un résidant de St. Stephen, la Péninsule acadienne est un endroit étranger, une sorte de lieu lointain où on parle une autre langue et où on ne partage pas la même culture. L’inverse est souvent tout aussi véridique.

Le système d’éducation se fait complice de cela, comme nous l’avons appris dans les pages de l’Acadie Nouvelle, mercredi.

Dans les écoles anglophones du Nouveau-Brunswick, on ne parle que très peu de l’Acadie. Des générations d’écoliers ignorent pratiquement tout du fait que les premiers pionniers étaient des Acadiens, qu’ils ont été déportés et que les descendants des survivants de cette tentative de génocide représentent aujourd’hui un peu moins du tiers de la population néo-brunswickoise.

Dans ces circonstances, comment s’étonner que des députés et autres personnalités publiques s’exaspèrent devant nos tentatives de faire respecter nos droits linguistiques?

Si c’est là une déception, quelques nuances s’imposent avant de crier au scandale.

D’abord, un rappel qu’il n’y a pas un, mais bien deux systèmes d’éducation au Nouveau-Brunswick. Ils évoluent en parallèle, avec chacun leur sous-ministre de l’Éducation et leur cursus (la matière à enseigner).

Ce gain gigantesque pour la communauté acadienne est protégé par la Charte canadienne des droits et libertés. Il est un formidable rempart contre l’assimilation.

Cela a pour conséquence que les cours sont adaptés aux populations visées. Évidem­ment, on apprend à compter de la même manière en anglais et en français. Mais les écoles francophones ont aussi le double mandat de la réussite scolaire et de la réussite identitaire, ce qui se répercute sur l’enseignement.

On ne peut pas vraiment défendre notre droit constitutionnel d’être maîtres de notre système scolaire tout en déplorant que celui de la population anglophone n’est pas complètement identique au nôtre.

Notons aussi qu’historiquement, l’enseignement de l’histoire ne s’est jamais fait de façon uniforme au Canada. Les livres scolaires du Québec accordent plus d’importance à la révolte des patriotes et à la Révolution tranquille que ceux, disons, de l’Alberta. Et vous pouvez parier que les enseignants manitobains consacrent plus de temps à raconter la colonisation de l’Ouest canadien et les révoltes des Métis de Louis Riel que le font ceux de Terre-Neuve-et-Labrador.

Il n’y a pas une version de l’histoire au Canada, mais bien plusieurs. Cela explique la controverse à propos de Canada: The Story of Us, qui a pratiquement ignoré tout ce qui touche l’Acadie.

Néanmoins, il est quand même surprenant que le ministère de l’Éducation du Nouveau-Brunswick accorde aussi peu d’espace à l’enseignement de l’Acadie dans les écoles anglophones. Nous formons une seule et même province, officiellement bilingue par-dessus le marché. Comment peut-on tolérer ce silence dans les salles de classe à propos des Acadiens?

Tout le monde marche sur des oeufs dans ce dossier. Les représentants des districts scolaires anglophones ont renvoyé la patate chaude en direction du gouvernement. À Fredericton, on a plutôt patiné, en nous expliquant «tenir compte» de l’Acadie en classe, que des exercices sont proposés aux enfants, que de nombreux enseignants en immersion sont acadiens et que ceux-ci partagent leur savoir aux élèves.

On tente de nous faire croire que même si le cursus anglophone ne comprend à peu près rien sur l’histoire de l’Acadie, on distille quand même suffisamment d’informations en classe pour assurer l’essentiel.

Permettez-nous d’en douter.

L’historien Maurice Basque a mis le doigt sur le bobo en expliquant dans nos pages qu’on peut difficilement cohabiter et surtout comprendre des gens dont on ne connaît à peu près rien de l’histoire.

Il propose aux intervenants de discuter d’un cours d’histoire commun auquel s’ajouteraient des modules plus personnalisés aux diverses communautés.

Que CBC publie une version anglocentriste de l’histoire canadienne est déjà inacceptable. Mais que le système d’éducation anglophone du N.-B. ne soit pas capable de faire mieux est préoccupant.

Il faut faire mieux, même si un tel exercice soulèvera la controverse. Nos enfants – acadiens, anglophones et autochtones – méritent mieux que d’évoluer dans un univers où ils ignorent tout de l’autre.