Sang payant, sang lointain

L’ouverture d’une clinique qui paie ses clients en échange de plasma n’a pas fini de faire jaser à Moncton. Elle est très achalandée, mais compte aussi sa part de détracteurs. Ceux-ci ont des appréhensions plus que justifiées, ce qui ne signifie pas que nos législateurs doivent sortir la matraque.

Canadian Plasma Resources a ouvert tout récemment une clinique de don de sang à Moncton. En fait, le terme “don” n’est pas tout à fait juste. Les personnes qui acceptent de partager le plasma contenu dans leur sang reçoivent en échange une carte cadeau d’une valeur de 25$ à 100$ et ont la possibilité de gagner des prix.

Tout cela va à l’encontre du système d’approvisionnement sanguin tel qu’on le connaît depuis des décennies au Canada et qui est basé sur la générosité. Vous vous présentez sur les lieux, on vous étend sur une civière, on prend de votre sang, on vous offre un petit biscuit et merci bonsoir.

Le système fonctionne pour des raisons éthiques, mais surtout parce que suffisamment de Canadiens sont conscients que donner du sang permet de sauver des vies. Nos hôpitaux sont dépendants de cet approvisionnement. Chaque année, des milliers de personnes reçoivent une transfusion sanguine qui, dans bien des cas, leur permet d’échapper à la mort.

Canadian Plasma Resources a une vision différente. Elle a fait le pari que plusieurs personnes qui ne donneraient normalement pas de leur sang se déplaceront si on leur offre une récompense.

Si on se fie à la parole des dirigeants de l’entreprise, ça fonctionne. Les cases horaires se sont remplies dès l’ouverture à Moncton.

Est-ce si grave?

Pas vraiment. Mais il y a des conséquences, et c’est important de bien les connaître avant d’aller vendre son plasma en échange d’une carte cadeau qui vous permettra de vous acheter quelques bidules dans le commerce de détail le plus près.

D’abord, il faut noter que le plasma collecté en échange de rémunération ne peut être utilisé pour des transfusions sanguines au Canada. Cela signifie que le sang recueilli ne sera pas utilisé au Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont, mais qu’il sera plutôt expédié aux États-Unis.

Ces cliniques sont aussi accusées de profiter des démunis. Elles ont la réputation de s’installer près des refuges, des cliniques de méthadone et des universités. Ils ont beau être aux opposés du spectre de la vie, bien des sans-abri et des étudiants partagent un même besoin d’obtenir de l’argent rapidement.

Voilà qui explique en partie pourquoi le Québec, l’Ontario et bientôt l’Alberta ont choisi d’interdire la présence de telles entreprises où l’on rémunère la clientèle.

Notons que Canadian Plasma Resources s’est imposé quelques règles pour réduire les craintes de la société à cet égard. Les donneurs doivent disposer d’une adresse autre qu’un refuge ou un motel. Les dons sont limités à un par semaine.

Un autre point, et non le moindre, est que ses cliniques font concurrence à la Société canadienne du sang. Le citoyen qui se rend chez Canadian Plasma Resources ne se dirigera évidemment pas ensuite à la clinique sans but lucratif faire la même chose.

Nous croyons toutefois qu’il y a de la place pour tout le monde dans l’écosystème néo-brunswickois. Et c’est la Société canadienne du sang, par le mépris dont elle a récemment fait preuve du haut de son monopole, qui nous fournit les meilleurs arguments.

De sa tour d’ivoire de Saint-Jean, elle a annoncé qu’elle cessera d’organiser des cliniques dans le Restigouche. Trop loin, trop cher.

Il existe pourtant plusieurs solutions de rechange. Il pourrait y avoir un seul arrêt par année dans cette région, au lieu de deux comme c’est le cas actuellement. Les cliniques de Dalhousie et de Campbellton pourraient être fusionnées en une seule. Ou encore, une clinique restigouchoise pourrait être organisée la veille ou le lendemain de celles de Bathurst.

Tous ces compromis logiques et raisonnables ont été balayés du revers de la main.

L’organisme se vante aussi que ses deux sites permanents de Saint-Jean et de Moncton suffisent pratiquement à eux seuls à combler la demande.

On ne viendra donc pas nous faire pleurer en affirmant que la présence d’un compétiteur fragilisera l’approvisionnement du système de collecte de sang sans but lucratif.

Dans ces conditions, la présence de Canadian Plasma Resources forcera peut-être un jour les dirigeants de la Société canadienne du sang à traiter leur clientèle avec un peu plus de respect.

Nous ne voyons pas de raisons pour que le Nouveau-Brunswick interdise les cliniques de sang rémunéré. Cela ne signifie toutefois pas qu’il faut leur donner carte blanche. Elles doivent être encadrées afin d’éviter les dérapages. Collecter le sang de citoyens est une grande responsabilité, même quand il y a une récompense offerte au bout du compte.