La toute puissance du statu quo

Les citoyens de plusieurs localités se sont rendus aux urnes lundi. Deux rendez-vous électoraux ont en particulier illustré les directions opposées qu’ont choisi certaines communautés.

Dans le Nord-Ouest, les électeurs ont élu Jean-Pierre Ouellet à titre de premier maire de l’histoire de la nouvelle communauté fusionnée de Haut-Madawaska. À compter du 1er juillet, le territoire qui comprend les villages de Saint-Hilaire, de Saint-François, de Baker Brook et de Clair, de même que six districts de services lociaux, ne formera plus qu’un.

Ces gens ont choisi d’unir leurs forces afin de mieux contrôler leur destinée, d’avoir les moyens de réaliser leurs objectifs et de faire face aux défis de leur région.

Au même moment, les citoyens des îles Lamèque et Miscou étaient appelés à se prononcer sur un projet de regroupement qui aurait uni la ville de Lamèque, le village de Sainte-Marie-Saint-Raphaël ainsi que dix districts de services locaux (DSL).

La vision a été rejetée, et pas à peu près: 1600 personnes ont dit non, contre seulement 725 oui. Une défaite écrasante qui mettra fin à toute tentative de regroupement dans les îles acadiennes et peut-être même dans la Péninsule, du moins à moyen terme.

On a senti un peu d’amertume au sein du comité du oui. Tout le monde s’est empressé de dire que la démocratie a parlé et que les électeurs n’ont jamais tort. En même temps, ils cachaient mal leur déception de voir disparaître en fumée un projet avec autant de potentiel.

Que s’est-il passé pour que tout s’effondre ainsi?

Il est clair, avec le recul, que le groupe Deux îles, une communauté a mal saisi l’humeur des résidants des îles. L’ampleur de la défaite montre qu’il ignorait dans quelle direction le vent soufflait.

Les opposants ont réussi à prendre le contrôle du message avec une petite phrase bien simple: «Nous sommes pour le regroupement, mais pas celui qui est proposé». La phrase a été entendue et répétée pendant toute la campagne, autant par le comité du non que par de simples citoyens. Elle a donné une justification plus légitime que le «Il n’y a rien de bon pour nous là-

dedans» lancé dans nos pages par un résidant de Petite-Rivière-de-l’Île, ou la sempiternelle crainte de voir les taxes foncières augmenter.

La principale pierre d’achoppement, du moins publiquement, a été la division des quartiers de la future municipalité. Les gens des DSL se sentaient sous-représentés, d’où cette accusation souvent proférée que le regroupement est une façon de mettre les DSL sous la tutelle de Lamèque.

Les électeurs ont donc préféré rester sous une autre tutelle, celle des fonctionnaires anonymes qui prennent les décisions au nom des communautés non incorporées à Fredericton.

Deux îles, une communauté pourrait revenir à la charge en proposant une redistribution des sièges de conseillers municipaux. Dans les faits, ce serait une perte de temps. L’ampleur de l’opposition laisse croire que la partie est perdue d’avance. Si ce n’est plus la distribution des sièges qui pose problème, ce sera autre chose.

Cet échec risque de retentir à travers toute la Péninsule acadienne. À Shippagan, un projet de regroupement avec Le Goulet et des DSL a récemment été mis sur la glace en attendant que les promoteurs trouvent des réponses aux interrogations des opposants. Nous ne sommes sans doute pas à la veille d’avoir des nouvelles d’eux. Et le rêve d’un grand Caraquet ou d’un grand Saint-Isidore n’est pas prêt de se réaliser.

Il y a toujours un obstacle qui menace de faire dérailler ces projets, aussi bien ficelés soient-ils.

Celui de Haut-Madawaska a échoué à sa première tentative en raison de la crainte des gens de Lac-Baker de voir une hausse de leurs comptes de taxe foncière. Celui de Saint-Quentin s’est arrêté parce que les citoyens ne voulaient pas voir le statut de leur communauté passer de ville à communauté rurale, etc.

Cela ne signifie pas que toutes les fusions sont vouées à l’échec. Les citoyens de Haut-Madawaska viennent de prouver le contraire. Néanmoins, le défi est immense.

Dans la Péninsule acadienne, il se complique par le très fort sentiment d’appartenance des citoyens à leur communauté. Ce sentiment existe partout au Nouveau-Brunswick, mais il est particulièrement puissant en Acadie.

On l’a vu avec cette crainte de dictature brandie par les adversaires de la fusion des îles Lamèque et Miscou. Le citoyen de Cap-Bateau ne vit pas à Pigeon Hill, ni à Chiasson-Office et encore moins à Lamèque. À l’inverse, cette menace de perte d’identité a très peu joué dans le Haut-Madawaska.

Ce rejet démontre une nouvelle fois que la municipalisation du territoire ne surviendra pas à moins que le gouvernement provincial n’en fasse une priorité.

Tant que le fardeau de la preuve reviendra sur les épaules de bénévoles et que Fredericton n’offrira pas d’incitatifs dignes de ce nom, nous continuerons de faire du surplace.