Meilleur trop près des libéraux

La nomination d’une commissaire aux langues officielles ne devrait jamais se transformer en un enjeu politique. C’est pourtant en plein ce qui est en train de se produire à Ottawa. Et le premier ministre Justin Trudeau n’a que lui-même à blâmer.

Madeleine Meilleur n’a pourtant pas démérité. On parle ici d’une femme qui a consacré 25 années à la vie publique.

Elle a été conseillère municipale à Ottawa, où elle a contribué à doter la municipalité d’une politique des droits linguistiques.

Elle a aussi participé de 1997 à 2001 à la bataille visant à sauver le seul établissement hospitalier universitaire francophone de l’Ontario – l’Hôpital Montfort – dont la fermeture avait été décrétée par le gouvernement conservateur de Mike Harris.

Bref, aucun doute n’est permis sur la sincérité et la force de son engagement à l’égard des minorités linguistiques.

Pourtant, les partis de l’opposition tirent à boulets rouges dans sa direction et celle de Justin Trudeau depuis sa nomination. Pourquoi? Parce qu’elle était jusqu’à tout récemment une politicienne libérale. Et quoi qu’en pense le premier ministre, cela a toute son importance.

Le commissariat aux langues officielles est un poste apolitique. Sa crédibilité dépend de son indépendance.

Après la victoire de Montfort, Mme Meilleur s’est lancée en politique provinciale. En 2003, elle a été élue sous la bannière du Parti libéral de l’Ontario. Elle a été ministre des Affaires francophones pendant les 13 années où elle a siégé à Queen’s Park.

Le bureau du premier ministre Trudeau rappelle que pendant cette époque, Mme Meilleur a créé un poste de commissariat aux services en français. De plus, en tant que procureure générale, elle a augmenté l’offre active de services en français dans les palais de justice et a même nommé la première juge en chef franco-ontarienne de l’histoire de la Cour de justice de l’Ontario.

Un curriculum vitae impressionnant, mais qui n’efface tout de même pas le fait que sa nomination est politique.

En effet, l’histoire est pleine de gens d’affaires, de militants, de communicateurs et de journalistes qui ont perdu leur liberté d’esprit aussitôt plongés dans la joute partisane. La politique, c’est beaucoup une confrontation entre le gouvernement et l’opposition, entre «nous» et «eux».

C’est surtout un monde où règne la partisanerie. Nous ne comptons plus les postes occupés non pas par la personne la plus compétente, mais plutôt par un ami du parti au pouvoir.

Loin de nous l’idée de dire que Mme Meilleur n’est pas compétente. Au contraire, si le passé est garant de l’avenir, elle pourrait devenir une excellente commissaire.

L’ennui, c’est que chacun de ses rapports et de ses interventions seront analysés sous la loupe de ses liens avec sa famille libérale.

Justin Trudeau n’a rien fait pour atténuer cette impression. La coutume et la loi veulent que le gouvernement consulte l’opposition avant de nommer un nouveau commissaire aux langues officielles. Il s’est plutôt contenté d’aviser les autres partis de sa décision, comme si leur opinion importait peu.

Notons que la question des liens entre Madeleine Meilleur et Justin Trudeau n’est pas que théorique. Mme Meilleur a donné 5000$ au Parti libéral et 500$ à la campagne personnelle de M. Trudeau. Elle a tenté de se faire nommer au sénat. Et elle est proche de libéraux influents qui ont sans doute contribué à sa nomination.

Sans rien enlever aux états de services de la future commissaire, sa nomination est politique. Et pour le commissariat aux langues officielles et, plus largement, pour les francophones minoritaires, il s’agit d’un précédent inquiétant.

En effet, qu’est-ce qui empêchera ensuite le Parti conservateur, une fois au pouvoir, de nommer à son tour un ami du parti? Et pourquoi pas, en prime, d’imposer un candidat qui a une vision idéologique plutôt réductrice des droits des francophones?

On peut dire ce qu’on veut de l’ancien premier ministre Stephen Harper, mais il avait bien fait les choses au moment de nommer le journaliste et auteur Graham Fraser à titre de commissaire aux langues officielles du Canada en 2006. Sa nomination avait été endossée à l’unanimité à la Chambre des communes, sans aucune controverse. Et M. Fraser ne s’est pas gêné de critiquer le gouvernement dans les années subséquentes.

Nous invitons le premier ministre à retirer la candidature de Mme Meilleur. Le commissariat aux langues officielles est une institution importante. Nous ne pouvons laisser les politiciens miner sa crédibilité en nommant de cette façon des amis de la famille politique, aussi compétents soient-ils.

Recommencez le processus et consultez comme il se doit les partis de l’opposition afin de trouver un candidat qui fera l’unanimité. Nous vous invitons à élargir vos horizons à l’extérieur de l’Ontario et du Québec. Il existe de très bons candidats dans le reste du Canada, et en particulier en Acadie.

C’est dommage pour Madeleine Meilleur, mais en faisant de la politique partisane aussi longtemps et en s’associant de près au gouvernement Trudeau, elle s’est disqualifiée à nos yeux d’un poste où l’indépendance doit primer.