Le culte du secret

Qu’est-ce qui fait qu’un gouvernement décide de rénover une école plutôt qu’une autre? De remplacer les fenêtres de l’une plutôt que de repeinturer les murs de celle d’une autre région? Bonne chance si vous voulez le savoir. À Fredericton, ces informations sont classées ultra-secrètes.

Chaque année, les conseils d’éducation des districts scolaires du Nouveau-Brunswick sont invités à dire au ministère quelles sont leurs priorités en matière d’infrastructures. S’ils veulent construire un nouveau gymnase, remplacer un système de chauffage ou jeter à terre un établissement scolaire afin d’en construire un flambant neuf, c’est le moment où jamais d’en aviser le gouvernement.

Le ministère de l’Éducation ne dispose pas de fonds illimités. Il doit faire des choix. Des priorités des districts scolaires peuvent ainsi prendre des années avant de recevoir le feu vert.

Le ministre a le rôle de déterminer quels sont les projets d’infrastructures les plus urgents. Les problèmes qui touchent à la sécurité des élèves attireront davantage l’attention du gouvernement.

Par exemple, Fredericton n’avait pas hésité longtemps avant d’autoriser en 2010 des travaux de plus de 8 millions $ afin de réparer la polyvalente Roland-Pépin de Campbellton, qui avait été fermée en raison d’un problème à sa structure. Le ministre avait profité de l’occasion pour approuver un projet de modernisation qui était dans le collimateur du district scolaire depuis plusieurs années.

Les priorités ne sont cependant pas toujours aussi faciles à départager. Pendant longtemps, l’influence politique a joué un rôle primordial. Si votre région avait voté du bon bord et si vous aviez en prime un ministre puissant dans votre circonscription, il y avait de bonnes chances que l’école de votre communauté reçoive les fonds réclamés. Sinon, meilleure chance la prochaine fois.

Depuis quelques années, le ministère de l’Éducation utilise une grille d’analyse moins arbitraire, qui a été bureaucratiquement baptisée «outil d’analyse multidimensionnelle quadruple résultat net».

Cette grille a par le passé toujours été conservée secrète. Il a fallu une demande d’accès à l’information pour que l’Acadie Nouvelle puisse en obtenir une copie.

On y apprend que le critère «santé et sécurité» vaut 10% de la note accordée à un projet, alors que trop d’espace vacant peut avoir pour effet de réduire le pointage de 15 points. La croissance ou la diminution de la population, l’âge et l’état du bâtiment ainsi que bien d’autres informations font partie des points qui sont aussi étudiés au moment de déterminer quelle école sera rénovée en priorité.

Le gouvernement refuse toutefois de partager l’information contenue dans ladite grille d’analyse, ce qui permettrait de déterminer quels facteurs ont fait pencher la balance en faveur de certains établissements scolaires plutôt que d’autres.

En 2015, le Conseil d’éducation du District scolaire francophone Sud a mis l’école Mgr-Marcel-François-Richard de Saint-Louis-de-Kent au premier rang de ses priorités. Mais le ministre de l’Éducation d’alors, Serge Rousselle, a plutôt préféré injecter 11 millions $ dans une autre polyvalente, soit Louis-J.-Robichaud de Shediac.

Saint-Louis-de-Kent est représenté par un député d’arrière-ban (Bertrand LeBlanc) alors que Shediac est le fief du ministre de la Santé et numéro 2 du gouvernement, Victor Boudreau.

L’état des forces a-t-il eu un impact dans la décision? Ou les critères de la grille d’analyse du ministère ont-ils déterminé que le projet de Louis-J.-Robichaud était prioritaire? Impossible de le savoir. Du point de vue du gouvernement du premier ministre Brian Gallant, cette information relève du secret d’État.

La commissaire à l’accès à l’information, Anne Bertrand, a pourtant statué, à la demande de l’Acadie Nouvelle, que le ministère ne peut refuser de fournir l’information. En vain. Le gouvernement tient à conserver ses petits secrets. Il aurait quelque chose à cacher qu’il n’agirait pas autrement.

Nous parlons pourtant de fonds publics. Et pas des petits montants! La province injecte chaque année des dizaines de millions de dollars dans les écoles. La moindre des choses est de rendre le processus le plus transparent possible.

La situation est d’autant plus inacceptable que les districts et les écoles se font concurrence afin de convaincre le gouvernement de privilégier leurs projets. Les parents, les membres de la communauté et tous ceux qui ont leur école à coeur ont le droit d’avoir l’assurance que la décision du ministre est juste et équitable, et qu’elle n’a surtout pas été influencée par des considérations politiques et partisanes.

La parole du gouvernement n’est pas suffisante. Il nous faut des analyses qui permettront d’éliminer le doute. Celles-ci existent. Il n’y a aucune raison valable de les cacher.

La culture du secret n’avantage jamais les contribuables. Elle ne profite qu’à ceux qui détiennent le pouvoir.