15$ l’heure, pas pour bientôt

Le mouvement visant à convaincre les gouvernements de hausser à 15$ l’heure le salaire minimum a quitté la théorie pour s’ancrer dans le réel, alors que le gouvernement de l’Ontario s’est engagé à imposer ce taux horaire à compter de 2019. Le Nouveau-Brunswick devrait-il suivre l’exemple?

Avant de répondre à la question, il est important de rappeler que la décision de l’Ontario s’inscrit dans une plus large perspective, soit celle d’améliorer le sort des travailleurs à faible revenu et qui occupent un emploi précaire.

Plusieurs autres mesures ont été annoncées. Parmi celles-ci, on note des dispositions qui permettront aux employés à temps partiel d’obtenir la même rémunération que les employés à temps plein, une meilleure sécurité d’emploi, plus de journées de vacances et de congés payés ainsi que de nouvelles directives concernant le nombre d’heures payées à un employé qui voit son quart de travail modifié ou annulé avec un court préavis.

Il serait aussi malhonnête de passer sous silence le fait que les Ontariens seront appelés aux urnes dans moins d’un an. La première ministre libérale Kathleen Wynne est impopulaire. La réélection de son gouvernement est tout sauf assurée. Cette réforme, peut-être la plus importante de son règne, lui assure un bilan sur lequel elle pourra s’appuyer d’ici le jour du vote.

Au Nouveau-Brunswick, le salaire minimum est de 11$ l’heure. Sous l’impulsion du premier ministre Brian Gallant, il est augmenté chaque année en avril selon l’indice des prix à la consommation. Cette année, cela a représenté une hausse de 0,35$ l’heure.

Vous en conviendrez, ce n’est pas la mer à boire. La formule du calcul en fonction du coût de la vie a toutefois le mérite de ne pas provoquer de surprises. Les entrepreneurs savent d’une année à l’autre que le taux horaire va changer et peuvent s’y préparer.

De leur côté, les travailleurs à faible revenu sont désormais assurés d’une hausse de salaire. Celle-ci est toutefois bien minime.

L’objectif du 15$ l’heure est né aux États-Unis, où des regroupements de citoyens ainsi que des syndicats ont lancé le mouvement. Leur bataille a débordé au Canada. L’Alberta augmentera son taux horaire minimum à 15$ à compter du 1er octobre 2018. Elle était toutefois considérée comme un cas isolé.

La décision de l’Ontario, qui compte le plus grand nombre de travailleurs au Canada, risque d’avoir une plus grande influence sur ses voisins. Des organisations néo-brunswickoises comme le Front commun pour la justice sociale ou la Fédération des étudiantes et étudiants du campus universitaire de Moncton, qui ont adopté cette cause depuis longtemps, ne pourront plus se faire accuser de défendre des lubies.

Le laboratoire ontarien nous permettra aussi de constater si les prédictions apocalyptiques de pertes d’emplois propagées par les lobbys de droite et par les regroupements de gens d’affaires se réaliseront. À en croire les données de certains instituts, des dizaines de milliers de postes disparaîtront en raison de cette mesure. Par le passé, ces sombres prévisions ne se sont pas réalisées. Voyons voir si elles sont cette fois plus proches de la réalité.

Avant de viser le chiffre arbitraire de 15$, une analyse s’impose aussi entre les deux provinces. Le marché du travail n’est pas le même. Le taux de chômage du N.-B. est plus élevé que celui de l’Ontario. Le nombre d’emplois ne croît pas au même rythme.

De plus, il est important de rappeler que la vie coûte moins cher ici. L’indice des prix des propriétés MLS révèle que le prix moyen d’une résidence à Toronto est de 811 000$ et de 347 200$ à Ottawa.

Dans le Grand Moncton, il s’établit plutôt à 164 000$. Il est encore plus bas dans les régions rurales et acadiennes.

Néanmoins, l’Ontario envoie le signal aux autres gouvernements que le salaire minimum doit augmenter plus rapidement. Le Nouveau-Brunswick doit-il y aller aussi brutalement? Probablement pas, ne serait-ce que pour éviter à nos entreprises d’être désavantagées par rapport aux juridictions voisines (Québec, Nouvelle-Écosse, Île-du-Prince-Édouard et Nouvelle-Angleterre) qui n’ont pas adopté une telle mesure.

Cela dit, à coups de 0,20$ ou de 0,30$ l’heure, nos travailleurs resteront loin du compte pendant encore longtemps. Il faut faire mieux.

Une façon simple d’y parvenir serait de doubler ou de tripler l’augmentation annuelle basée sur l’indice des prix à la consommation. Une bonification prévue de 0,25$ l’heure en avril 2018 atteindrait donc plutôt 0,50$ ou 0,75$ l’heure.

L’important est de trouver un compromis raisonnable entre les attentes des travailleurs et celles des employeurs. Surtout, cela doit s’inscrire dans une perspective à long terme. Les entreprises, et en particulier les PME, ont besoin de connaître à l’avance si elles subiront une hausse de leurs coûts de fonctionnement, alors que leurs employés ont le droit à un salaire convenable.

Le Nouveau-Brunswick n’est pas l’Ontario. Le besoin d’atteindre le chiffre magique de 15$ l’heure n’y est pas aussi pressant. Cela ne doit toutefois pas nous empêcher de s’en approcher.