Après Meilleur

Madeleine Meilleur ne sera pas la prochaine commissaire aux langues officielles du Canada. Elle a retiré sa candidature, une décision censée qui s’imposait depuis déjà trop longtemps.

Madeleine Meilleur est une libérale. Ce n’est pas une qualité ou un défaut, mais c’est un fait qu’on ne peut pas ignorer. Elle a fait de la politique partisane pendant 13 longues années en Ontario. Elle a appuyé officiellement, moralement et financièrement Justin Trudeau lors de sa quête pour devenir chef du Parti libéral, puis lors des dernières élections.

À l’inverse, le commissariat aux langues officielles n’a rien de partisan. Il est apolitique et est censé répondre au Parlement. Il est hors de question d’accepter qu’un premier ministre, fut-il adepte des «voies ensoleillées», le transforme en une sorte de poste honorifique où l’on peut camper des amis de la famille politique du parti au pouvoir.

Madeleine Meilleur avait beau avoir toutes les compétences pour occuper le poste, elle n’avait pas la distance nécessaire avec le gouvernement Trudeau. Elle n’aurait jamais dû être nommée en premier lieu. C’est pourquoi nous avions invité le premier ministre, dans un éditorial publié le 20 mai, à retirer sa candidature.

Détail intéressant, l’ex-candidate a retiré ses billes tout juste avant que le Sénat canadien ne se prononce sur sa nomination. De fortes rumeurs voulaient que celui-ci rejette la candidature de Madeleine Meilleur.

Ce n’est pas banal. Le Sénat a longtemps été considéré comme étant au service du gouvernement. Depuis son arrivée en poste, Justin Trudeau a toutefois pris des mesures pour restaurer la crédibilité de l’institution en expulsant les sénateurs du caucus libéral ainsi qu’en y nommant des personnalités plus méritantes, et non sur une simple base partisane.

La créature de M. Trudeau s’est retournée contre lui. Mais en même temps, elle démontre pour la première fois depuis longtemps qu’elle peut jouer un rôle de contre-pouvoir et regagner un peu de légitimité. Nous ne pouvons que nous en réjouir.

La question de l’embauche de Mme Meilleur réglée, il faut maintenant se tourner vers l’avenir. Le poste de commissaire aux langues officielles est toujours vacant. Il faut le combler sans perdre de temps. Nous en avons déjà perdu suffisamment avec le roman-savon qui s’est terminé cette semaine.

Le processus de nomination des agents du Parlement n’est pas «brisé». Il suffit simplement de respecter les règles déjà en place.

Ottawa dispose déjà d’une banque de candidatures. Il y a sûrement parmi celles-ci des noms qui feront l’unanimité. Nous invitons le gouvernement à consulter les partis de l’opposition (ce qu’il aurait dû faire la première fois) afin de déterminer le candidat idéal. Quoiqu’en pensent certains politiciens de carrière, les personnes les plus compétentes ne sont pas nécessairement toutes au sein du Parti libéral du Canada.

Justin Trudeau aurait avantage, pour une rare fois, à s’inspirer de son prédécesseur Stephen Harper. Celui-ci n’avait pourtant pas la réputation d’un politicien ouvert à la consultation. C’est pourtant ce qu’il a fait. Résultat, l’excellent Graham Fraser a été nommé commissaire aux langues officielles, un choix qui a été accueilli unanimement à la Chambre des communes.

Il faut protéger à tout prix l’indépendance du commissariat. Cela vaut d’ailleurs aussi pour tous les autres postes de «chiens de garde» du gouvernement. À titre d’exemple, nous ne pourrions pas accepter qu’un ministre libéral des Finances devienne vérificateur général du Canada peu après sa retraite de la politique.

Espérons que le gouvernement Trudeau a appris de ses erreurs et qu’il n’essaiera plus de nuire – consciemment ou non – à la crédibilité d’institutions importantes.

Il n’a plus droit à l’erreur. La prochaine candidature soumise devra être sans faille, indépendante et apolitique. Les perles rares existent. Il suffit de se donner la peine de les trouver.

Et pourquoi pas, cette fois, chercher plus loin qu’au Québec et en Ontario? Ça ne fera pas de mal aux décideurs gouvernementaux d’enlever leurs oeillères et d’élargir un tantinet leur champ de recherche. Le juriste Michel Doucet, Gino LeBlanc et l’actuelle commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick Katherine d’Entremont, pour ne nommer que ceux-là, ont une réputation, une expertise et une intégrité à toute épreuve.

La déconvenue de Madeleine Meilleur servira aussi d’avertissement aux autres gouvernements qui pourraient être tentés de nommer des amis du pouvoir aux postes de hauts fonctionnaires indépendants.

Le gouvernement libéral de Brian Gallant n’a jamais donné l’impression de vouloir nommer des politiciens de carrière à ces postes névralgiques. Mais on a vu, depuis deux ans, plusieurs ténors du parti critiquer ouvertement la vérificatrice générale du N.-B., la commissaire aux langues officielles, l’ombudsman et même le défenseur des enfants et de la jeunesse de la province.

Il y a probablement des gens, dans les officines du pouvoir, qui rêvent de dégommer certaines de ces personnes au profit de chiens de garde, disons, plus compréhensifs. Les événements des dernières semaines pourraient bien les avoir découragés.