Le péril Sears

«Sears Canada a l’intention de réorganiser ses établissements afin d’attirer de nouveaux clients et de freiner le déclin de ses ventes.» Cette nouvelle a été publiée dans l’Acadie Nouvelle, dans notre édition du 23 avril… 2003! Les ennuis de Sears ne datent pas d’hier. Les contribuables néo-brunswickois pourraient bientôt s’en mordre les doigts.

Quatorze années plus tard, les problèmes de Sears ont empiré. L’entreprise enfile les déficits trimestre après trimestre. Elle vend des actifs, emprunte de l’argent et multiplie les plans de restructurations dans l’espoir de retrouver la rentabilité. En vain.

Les clients boudent la vénérable chaîne. Sa raison sociale semble associée à une époque révolue où les familles de classe moyenne se rendaient en grand nombre dans les centres commerciaux faire leurs emplettes dans les grands magasins et commandaient leurs cadeaux de Noël à l’aide d’un catalogue.

L’arrivée de Walmart, les changements d’habitude des consommateurs, la croissance des achats en ligne, la multiplication de boutiques spécialisées et la montée en puissance des commerces au rabais ont tous contribué à fragiliser les géants traditionnels.

Des chaînes comme Zellers ont joint Eaton, Kmart Canada et d’autres grands noms du commerce au détail dans le cimetière des entreprises qui n’ont pas su s’ajuster à un environnement changeant.

Sears Canada se dirige à toute vitesse dans cette même direction. À ce rythme, il serait surprenant qu’elle ne se place pas sous la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies d’ici la fin de l’année prochaine. Peut-être même cette année.

Elle a enregistré des pertes d’exploitation totales d’environ 10,5 milliards $ depuis 2012 et éprouve désormais des problèmes de liquidité. Elle fonce tout droit vers un mur.

C’est dans ce contexte que le gouvernement du Nouveau-Brunswick a annoncé en mars une aide de 8,7 millions $ afin de convaincre Sears de créer des centres d’appels à Saint-Jean (350 emplois) et à Edmundston (180 emplois).

Une partie de cet argent est à risque de s’envoler en fumée. Combien exactement? Ce n’est pas clair.

Cela dit, tout n’est pas sombre. L’argent n’a pas encore été versé à Sears. Nos gouvernements ont retenu des leçons du scandale Atcon, qui avait vu environ 70 millions $ en fonds publics disparaître en fumée dans la faillite de l’entreprise de Miramichi.

Fredericton n’a pas encore le bras dans le tordeur, comme c’est arrivé trop souvent dans le passé (Atcon, le Centre naval du Nouveau-Brunswick, les centres d’appels de Minacs et de Virtual Agent Textiles, le textile, etc.) Et malgré les apparences, Sears n’est toujours pas en faillite.

Si ses magasins grande surface semblent fragiles, ses magasins-concession (dans les petites communautés) et ses comptoirs de vente par catalogue semblent en meilleur état. Un virage est toujours possible, même s’il semble peu probable, étant donné l’historique de la compagnie.

Les signaux d’alarme sont tout de même nombreux. Et ils étaient déjà au rouge à la fin janvier quand le gouvernement Gallant a annoncé qu’il était prêt à lui verser des millions de dollars.

Ces millions consistent surtout en des remboursements sur la masse salariale et en des prêts garantis par les banques. Au moins 2 millions $ ne seraient toutefois pas garantis. Ils pourraient devoir être versés à Sears si elle respecte ses engagements en matière de création d’emplois.

C’est préoccupant.

En effet, sans vouloir verser dans la paranoïa, il est à se demander si ce géant du commerce ne tente tout simplement pas d’ouvrir ses centres de Saint-Jean et d’Edmundston pour seulement quelques mois, le temps d’aller chercher un maximum de millions avant une éventuelle faillite.

Dépendamment de la suite des événements, Opportunités NB devra répondre de façon plus convaincante à une question toute simple: pourquoi diable avoir misé sur une entreprise en perte de vitesse, sur le bord de la faillite, qui voit sa clientèle rétrécir à vue d’oeil et qui a perdu des milliards de dollars depuis cinq ans?

Cela ne signifie pas qu’il faille cesser de verser de l’argent public pour attirer des entreprises au Nouveau-Brunswick. La création par la Banque TD de 600 emplois dans la région de Moncton semble un bon coup, même si elle se fait à fort prix (plus de 9 millions $ en incitatifs). C’est le prix à payer pour convaincre une richissime société financière de faire des affaires à l’extérieur de l’Ontario.

Le pari Sears nous semble autrement plus risqué et même téméraire. Le gouvernement Gallant devra manoeuvrer avec une extrême prudence dans ce dossier, avant de signer les chèques. Sinon, les contribuables y perdront leur chemise. Et personne dans la capitale ne pourra se défendre en disant que la fermeture de Sears était imprévisible.