Une bataille sur le dos des Acadiens de Moncton

La hargne avec laquelle le syndicat des pompiers de Moncton livre bataille contre la désignation bilingue d’un poste au sein de la brigade montre à quel point il est difficile de faire respecter les droits des Acadiens au sein de milieux où ce n’est historiquement pas une priorité.

En 2014, la Ville de Moncton a affiché un poste d’officier de prévention des incendies. Le titulaire doit sensibiliser la population, enquêter sur les incendies ainsi qu’inspecter les hôpitaux, les écoles, les restaurants, etc.

Ces officiers – il y en a trois à l’embauche de la Ville, plus un chef de division – sont appelés à rencontrer chaque jour des citoyens qui parlent français ou anglais. La logique veut donc que certains d’entre eux soient parfaitement bilingues. Sinon, comment voulez-vous être en mesure d’offrir un service dans les deux langues officielles?

L’Association des pompiers de Moncton ne l’entend pas ainsi. Elle estime que cela va à l’encontre de la convention collective et a donc déposé un grief.

Il n’y a rien là de scandaleux. Le rôle d’un syndicat n’est pas de promouvoir l’égalité linguistique. Sa seule mission consiste à défendre les droits et les intérêts de ses membres. Toutes ses autres activités ne représentent qu’une forme de relations publiques.

Un employé syndiqué qui estime que son syndicat ne l’a pas adéquatement défendu peut même aller jusqu’à le traîner devant les tribunaux. Dans le pire des cas, celui-ci pourrait être forcé de payer les frais d’avocats du membre qui est en train de le poursuivre!

En conséquence, il arrive parfois que des associations déposent des griefs afin de défendre des employés même si elles savent très bien n’avoir aucune chance de gagner devant un arbitre indépendant. Il est aussi plus simple pour un président syndical de laisser un arbitre rendre une décision qui va à l’encontre d’un travailleur que de faire le sale boulot à sa place.

Ainsi, quand un pompier de Moncton disposant de beaucoup d’ancienneté s’est vu refuser un emploi d’officier de prévention des incendies au profit d’un collègue bilingue, mais en poste depuis moins longtemps, il était évident que cela provoquerait une dispute de travail.

Nous voyons le même scénario s’écrire chez Ambulance NB. Là aussi, le syndicat résiste à l’imposition de mesures qui pourraient nuire à ses membres unilingues anglais.

La surprise vient plutôt de l’importance de la lutte que mène la direction du syndicat des pompiers, qui semble en faire une affaire personnelle.

La bataille dure depuis maintenant plus de trois ans. Les travailleurs ont été déboutés pas une, mais bien deux fois devant un comité d’arbitrage. Loin de baisser les bras, le syndicat a ensuite porté sa cause devant la Cour du Banc de la Reine.

Il s’agit d’une mesure relativement exceptionnelle. Dans la plupart des entreprises, la convention collective prévoit que le rapport d’arbitrage tranche définitivement le litige. On comprend pourquoi. Aucun entrepreneur ne veut être traîné devant un juge pour un oui ou pour un non.

Que les pompiers aient choisi cette voie afin de faire plier la Ville de Moncton montre à quel point l’enjeu des droits linguistiques les chicote. À leurs yeux, l’ancienneté – qui est la base même du mouvement syndical – doit primer sur tout, et certainement sur les qualifications linguistiques en cas de promotion. Cela, au point de rejeter deux rapports d’arbitrage et de désormais mener la guerre à l’employeur devant les tribunaux.

Il y a lieu de s’interroger sur la suite des choses. Si la partie syndicale perd sa cause devant la Cour du Banc de la Reine, portera-t-elle celle-ci devant la Cour d’appel du Nouveau-Brunswick? Ou même jusqu’en Cour suprême du Canada?

Dans ce dossier, il importe de remarquer que la Ville de Moncton a fait honneur à son statut de municipalité officiellement bilingue. Il aurait été beaucoup plus facile, depuis trois ans, de signer discrètement une entente avec les plaignants et d’abandonner l’exigence de parler français.

Rappelez-vous comment, dans le dossier du parc René-Arthur Fréchet devenu Braemar Park, la Ville avait été rapide à s’agenouiller quand quelques dizaines de citoyens se sont opposés à un nom trop francophone au goût de ces derniers.

Cette fois, nous parlons d’une question de sécurité publique. Moncton a fait ses devoirs et estime qu’il lui sera impossible d’offrir un service de qualité à son importante minorité francophone sans l’embauche d’un officier de prévention des incendies bilingue.

Nous avons toutes les raisons de croire que les tribunaux trancheront en sa faveur. Espérons toutefois que d’ici là, le syndicat finira par entendre raison. Sa lutte se fait non seulement au détriment de la réputation progressiste des syndicats, mais aussi sur le dos des milliers d’Acadiens qui peuplent la Ville de Moncton.