Les millions des pêcheurs et des contribuables

La révélation voulant que le gouvernement provincial a radié des millions de dollars prêtés aux pêcheurs et qu’il est à risque d’en perdre plusieurs autres fera réagir. S’il n’y a sans doute pas là matière à scandale, plusieurs questions risquent toutefois de rester sans réponse.

De 1977 à 2017, Fredericton a accordé 209 prêts totalisant 68 millions $. Les prêts radiés et moribonds frôlent les 30 millions $, a-t-on appris dans les pages de l’Acadie Nouvelle à la suite d’une enquête de notre chef de bureau aux affaires publiques, Pascal Raiche-Nogue.

C’est un montant important. Nous ne pouvons pas faire comme s’il ne s’agissait que de la petite monnaie. Quelqu’un doit rendre des comptes.

Certains diront, en regardant ces chiffres, que le gouvernement provincial a fait preuve de laxisme tout en permettant aux pêcheurs de s’en mettre plein les poches. D’autres diront plutôt qu’il s’agissait du prix à payer pour protéger une industrie importante qui n’a pas connu que des beaux jours.

La vérité se situe quelque part entre les deux. Et elle est plus complexe qu’elle n’en a l’air.

Plusieurs millions aujourd’hui perdus ou sur le point de l’être ont été prêtés dans les années 1980, alors que de nombreux pêcheurs vivaient des moments particulièrement difficiles.

L’effondrement des stocks de morue a mené à un moratoire dans les années 1990. Plusieurs pêcheurs de poissons de fond se sont alors retrouvés pratiquement sans revenu, alors qu’ils venaient tout juste de contracter un prêt du gouvernement.

Plusieurs millions ont aussi été prêtés aux homardiers. Souvenez-vous qu’à une certaine époque, beaucoup d’entre eux tiraient le diable par la queue. Les gouvernements ont été appelés à intervenir, notamment en leur accordant des quotas de pêche au crabe et en rachetant des permis. Avec moins de permis en circulation, les homardiers restants pouvaient ainsi espérer tirer de meilleurs revenus.

Parmi les 209 personnes qui ont reçu un prêt, nous retrouvons fort probablement dans le lot des gens qui n’ont jamais eu l’intention de rembourser quoi que ce soit au gouvernement. Il est permis de croire que quand Fredericton a commencé à radier des prêts, d’autres ont sauté sur l’occasion pour cesser leurs paiements.

C’est sans oublier que les pêches ont toujours été un enjeu très politisé au Nouveau-Brunswick. Des mauvais payeurs ont-ils profité de la générosité des contribuables parce qu’ils avaient de bons contacts dans la capitale? Des politiciens ont-ils fait pression pour donner un coup de gomme sur certaines dettes afin d’assurer leur réélection? Allez savoir.

La grande inconnue est le traitement réservé aux crabiers. L’écrasante majorité des dettes radiées par le gouvernement provincial étaient détenues par ceux-ci depuis les années 1980. Nous parlons pourtant ici de la pêche la plus lucrative de la Péninsule acadienne. Pourquoi n’ont-ils pas remboursé leur dû? Personne n’a encore été capable d’offrir une réponse satisfaisante à cette question.

Toute cette histoire nous amène à nous interroger sur le manque de transparence des gouvernements provinciaux qui se sont succédé dans ce qui touche l’aide financière aux pêcheurs.

Quand une entreprise s’établit au Nouveau-Brunswick à l’aide de fonds publics, les politiciens au pouvoir sont généralement rapides à organiser une conférence de presse afin de vanter leur décision d’accorder du financement. Le montant des subventions et les conditions sont dévoilées.

Or, dans le cas des pêches, cela s’est toujours plus ou moins fait en secret. C’est grâce au travail d’enquête des médias, dont l’Acadie Nouvelle, que nous connaissons aujourd’hui l’importance des prêts accordés à ce milieu.

Il est aussi à se demander s’il s’agit bien du rôle de Fredericton de financer l’achat de permis et d’équipement. Historiquement, les banques ont longtemps été frileuses (elles le sont moins aujourd’hui) à avancer des fonds dans une industrie aussi cyclique. Mais cela signifie-t-il qu’il faille mettre autant d’argent des contribuables à risque?

Le domaine des pêches se porte aujourd’hui fort bien. L’aide publique offerte depuis les années 1980 a contribué fortement à cette relance. Des milliers d’emplois ont été protégés et créés. Il est important de garder cette information en tête.

Si l’industrie est en bonne santé et qu’une partie du crédit revient au gouvernement, ce n’est toutefois pas une excuse pour ne pas améliorer le système. L’argent des contribuables doit être dépensé avec prudence et surtout dans la transparence.

Cela vaut autant pour les pêcheurs que pour les autres secteurs de l’économie.