Plein emploi, plein de départs

Le taux de chômage au Nouveau-Brunswick a diminué à son plus bas niveau depuis au moins 40 ans. À 6,5%, il laisse croire que notre province se retrouvera bientôt avec une situation de plein emploi. Une nouvelle excitante, mais en apparence seulement.

Le 4 août, le premier ministre Brian Gallant annonçait dans les médias sociaux que «le taux de chômage au Nouveau-Brunswick (est) à son plus bas depuis que l’on calcule ces données, soit depuis 1976».

Il s’est bien gardé d’expliquer comment nous avons atteint ce plancher. Nous ne le jugerons toutefois pas trop durement pour cette omission. La qualité première des politiciens n’est pas l’autoflagellation. Notre province compte sur des contre-pouvoirs (partis de l’opposition, hauts fonctionnaires indépendants, organismes de la société civile…) dont le rôle est de forcer le gouvernement à rendre des comptes.

Puisque le premier ministre se félicite du taux de chômage à 6,5% sans aller au fond des choses, faisons-le à sa place.

D’abord, la bonne nouvelle. Le bas taux de chômage n’est pas le fruit de l’imagination débordante d’économistes trop enthousiastes. Il est véridique. Cela signifie qu’une personne a de bien meilleures chances aujourd’hui de se trouver un nouvel emploi qu’à la même période l’année dernière, quand le taux de chômage défonçait les 10%.

Cela ne dit rien sur la qualité de ces emplois. Plusieurs sont au salaire minimum, à temps partiel ou précaires. Ils sont plus nombreux dans certaines régions (le Sud-Est, notamment) que dans d’autres (Péninsule acadienne).

N’empêche, ils existent. Un Néo-Brunswickois déterminé à se trouver du boulot peut normalement y arriver.

Alors, quel est le problème?

L’économie continue d’éprouver des ratés. Si le Nouveau-Brunswick était un pays indépendant, il serait considéré, sinon en récession, à tout le moins en stagnation. Nous peinons à créer des emplois.

Si le taux de chômage diminue autant, c’est parce que des milliers de Néo-Brunswickois baissent les bras. Résultat du vieillissement accéléré de notre population, un grand nombre d’entre eux prennent tout simplement leur retraite. D’autres, parmi nos forces les plus vives, quittent tout bonnement la région pour aller gagner leur croûte ailleurs. Nous sommes d’ailleurs la seule province au pays à avoir connu une diminution de population, selon le dernier recensement.

Bref, notre population active (le nombre de Néo-Brunswickois qui ont un emploi ou qui en cherchent un) est en nette diminution. Le taux de chômage baisse parce que le nombre de personnes sur le marché du travail chute encore plus vite.

Ce phénomène, s’il gagne en importance, n’a toutefois rien de nouveau.

L’Acadie Nouvelle s’était penché sur le sujet il y a déjà onze ans. Dans un éditorial intitulé Bye-bye chômeurs! (notez l’ironie), nous nous étions interrogés sur la stratégie économique d’un autre gouvernement libéral, dirigée cette fois par Shawn Graham.

Le ministre responsable de la Formation et du Travail en 2006, Ed Doherty (celui-là même qui est aujourd’hui ministre responsable de Service NB), s’était réjoui de constater que le taux de chômage avait diminué sous la barre magique des 9%.

Les libéraux, qui venaient d’accéder au pouvoir, n’avaient pas précisé que le Nouveau-Brunswick ne faisait en fait qu’exporter sa main-d’oeuvre, en particulier vers Fort McMurray.

Il y avait moins d’emplois, mais le nombre de travailleurs avait diminué encore plus rapidement. L’éditorial invitait les lecteurs à garder cette information en tête «la prochaine fois qu’un politicien annoncera que le taux de chômage atteint un plancher historique au Nouveau-Brunswick».

Onze ans plus tard, rien n’a changé. Et cela a des conséquences.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick est pris dans une spirale déficitaire. Il a besoin de toujours plus d’argent pour offrir plus de services à une population vieillissante. Étant donné que le nombre de citoyens et d’emplois fait au mieux du surplace, il n’a d’autre choix que d’augmenter les taxes et les impôts.

Pas exactement la meilleure façon de faire croître l’économie de notre province.

Dans son livre Au bord du gouffre?, publié en 2014, l’économiste Richard Saillant recommande au gouvernement provincial un coup de barre afin de sauver nos programmes sociaux et éviter de se retrouver en faillite technique.

Il explique que le vieillissement de la population (avec ce que cela signifie en dépenses supplémentaires et revenus en moins) de notre province s’est accéléré au point où l’état des finances publiques atteindra bientôt un point de non-retour.

Nous voudrions entendre le premier ministre Gallant sur ce qu’il entend faire pour empêcher ce sombre scénario de devenir réalité, au lieu de mettre en valeur des chiffres qui font son affaire.

La diminution du taux de chômage ne signifie pas que notre économie roule à plein régime. Il s’agit plutôt du signal que nous approchons beaucoup plus rapidement que nous le pensions du gouffre annoncé par M. Saillant.