Raid de Dieppe: ne pas glorifier, ne pas oublier

Il y a déjà 75 ans, environ 6000 hommes, en majorité des Canadiens, se lançaient à l’assaut des plages de Dieppe et des communautés voisines, en France. Il s’agit encore à ce jour de l’un des plus grands échecs militaires de l’histoire du Canada.

Le 19 août 1942 a été la journée la plus sanglante pour l’armée canadienne de toute la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, aucun autre affrontement militaire n’a depuis fait autant de victimes de notre pays.

Le bilan est lourd: 1197 soldats ont été tués, dont 916 Canadiens.

Environ la moitié des soldats qui ont participé à l’opération ont pu revenir en Grande-Bretagne. Les autres ont été tués ou ont été fait prisonniers par les nazis jusqu’à la fin de la guerre.

Des efforts ont eu lieu dans les dernières décennies afin de trouver un sens à cette boucherie.

On a dit du raid de Dieppe qu’il a été crucial dans le déroulement de la guerre, car les Alliés ont pu tirer des leçons de cet échec. On affirme que les stratèges ont appris de leurs erreurs et que cela leur a permis de mieux planifier le débarquement de Normandie.

Bref, sans Dieppe, il n’y aurait pas eu de grand débarquement en 1944, et qui sait quand ou de quelle manière le conflit contre l’occupant nazi se serait terminé.

D’autres mettent toutefois en doute cette conclusion. Le raid n’aurait plutôt été qu’un pénible rappel de l’importance de bien se préparer avant d’entreprendre une opération amphibie d’envergure, ce qui était déjà évident.

Selon ce courant de pensée, Dieppe n’aurait donc servi à rien, sauf à envoyer à l’Union soviétique le message qu’elle n’était pas seule au front contre l’armée allemande. À défaut d’être des libérateurs, nos soldats auraient donc servi de message politique à l’endroit des dictatures (allemande et soviétique).

Nous laissons aux historiens le soin de déterminer quelle version de l’Histoire ils privilégient. Ces zones d’ombres nous rappellent cependant le danger de glorifier certains événements. Dieppe a été un «cinglant échec» (pour reprendre les mots du gouverneur général du Canada David Johnston) qui a changé peu de choses dans l’immédiat au cours d’un conflit mondial qui a coûté la vie à plus de 50 millions de soldats et de civils.

Ce serait toutefois une erreur d’oublier cette bataille et, surtout, le sacrifice de nos soldats.

Les quelque 5000 Canadiens (dont plusieurs Néo-Brunswickois) qui ont couru devant des balles allemandes étaient dotés d’un courage incommensurable.

Pourquoi ont-ils participé à un affrontement armé à des milliers de kilomètres de leur foyer? Parce que la cause était juste. Ils se sont battus pour la liberté. La leur, celle de leurs concitoyens canadiens, mais surtout celle de millions de citoyens de pays étrangers.

Leur sacrifice n’a heureusement pas été oublié. Une délégation canadienne s’est rendue en France en fin de semaine dans un effort de commémoration de cette sanglante bataille. Des cérémonies ont eu lieu, notamment aux cimetières qui abritent les corps de nos valeureux soldats.

Encore aujourd’hui, le raid a une signification particulière dans le coeur des Acadiens. C’est à la suite du lourd tribut payé par nos soldats que la communauté de Léger Corner a été renommée du nom de Dieppe.

La cité acadienne a depuis tissé des liens avec son homonyme française. Le maire suppléant Ted Gaudet rappelait dans les pages de l’Acadie Nouvelle lundi avoir passé dix jours en France. «Il ne s’est pas passé une journée sans que des citoyens viennent nous serrer, nous embrasser ou nous remercier, simplement du fait que nous étions Canadiens», a-t-il témoigné.

Il reste de nos jours bien peu de gens qui ont été des participants ou des témoins directs de ces terribles événements survenus à une autre époque.

C’est pourquoi il est magnifique de constater que les descendants continuent de se souvenir, 75 ans plus tard, de l’esprit de sacrifice des soldats.

L’héritage de Dieppe n’est pas celui d’une lourde défaite ou du premier pas vers une grande victoire. Il s’agit surtout d’un souvenir à ne pas oublier, soit celui d’une jeunesse sacrifiée dans un conflit armé.

En rebaptisant ce qui allait devenir sa principale ville francophone du nom du lieu où s’est déroulé l’épisode canadien le plus meurtrier de la Seconde Guerre mondiale, l’Acadie s’est donnée sans le réaliser une importante responsabilité: celle d’honorer à jamais la mémoire de nos soldats tombés au combat à cet endroit ainsi que de ceux qui ont été faits prisonniers ou qui ont pu se replier.

Dieppe (France) et Dieppe (Nouveau-Brunswick) seront à jamais liés. C’est à nous tous de nous souvenir pourquoi et surtout pour qui.