À Tracadie… et ailleurs

Le maire de Tracadie a ses défauts, mais personne ne pourra jamais l’accuser de craindre la controverse. Les accusations qu’il a proférées à l’endroit de sa propre municipalité laissent songeur sur la façon dont est gérée la plus importante ville de la Péninsule acadienne, mais aussi les autres dans la province.

Denis Losier a ébranlé un peu tout le monde à la fin août, quand il a dévoilé en plein conseil municipal une liste de 41 irrégularités.

Il est toutefois difficile de déterminer à quel point la crise repose sur des faits. Le maire a été plus avare de détails qu’il ne l’a été en accusations.

Il a par exemple parlé de factures payées en double à plusieurs reprises, de travaux effectués à fort prix et sans appels d’offres, de crédits d’achat encaissés à des fins personnelles ainsi que d’employés municipaux qui effectueraient des travaux chez des cadres de l’administration.

Voilà qui a toutes les apparences d’un scandale de corruption.

Or, le maire Losier est prudent. Il refuse de nommer les entreprises qui auraient profité des largesses présumées de son administration, de dire qui sont les cadres qui auraient profité des services municipaux comme s’ils étaient membres d’un club privé ou même d’utiliser le mot corruption.

Compliquant les choses, le maire a aussi mêlé à son rapport des faits qui peuvent être qualifiés d’inacceptables par les contribuables, mais qui n’ont rien d’illégal. Dépenser 14 000$ pour un party de Noël des employés n’est pas la meilleure façon de gérer les fonds publics. Mais ce n’est pas non plus un crime. Permettre à un directeur d’être en vacances pendant 10 semaines chaque année ou laisser des employés rentrer en retard au boulot chaque matin sans conséquence relève plus d’une gestion déficiente que d’un scandale financier.

Néanmoins, les propos du maire doivent être pris au sérieux. Il n’est d’ailleurs pas le premier à tirer la sonnette d’alarme. L’ex-chef pompier Denis Savoie a été écarté après avoir découvert, affirme-t-il, des anomalies administratives et financières dans la gestion du service d’incendie.

Bref, il n’y a sans doute pas de fumée sans feu. Voilà qui explique pourquoi des vérificateurs du gouvernement provincial viendront mettre le nez dans les livres de la Ville.

Ceux qui espéraient une grande remise en question seront toutefois déçus.

L’ancien maire Aldéoda Losier (2008-2016)  a défendu son mandat et accusé son successeur de nuire à la réputation de sa ville. Le syndicat a soutenu que ses membres sont victimes de salissage. Et l’Association des municipalités francophones du N.-B. a indiqué n’avoir jamais été témoin de malversation, invitant les citoyens à ne pas généraliser ni s’alarmer.

En lisant le rapport en 41 points du maire Denis Losier, il est effectivement difficile de déterminer s’il s’agit de mauvaises pratiques développées au fil du temps ou s’il y a véritablement une sorte de complot qui a été mis en oeuvre par quelques pommes pourries afin de plonger les mains dans l’argent des contribuables.

Néanmoins, on sent une volonté de toutes parts de mettre le couvercle sur la marmite. Ils sont nombreux à ne pas avoir intérêt à voir celui-ci se propager. Le maire Losier ne trouvera pas beaucoup d’alliés dans son combat, même au sein de la confrérie municipale.

Les villes et les villages ont beau être des créations du gouvernement provincial, elles jouissent d’une grande autonomie. Elles ne sont toutefois pas un havre de transparence.

Les demandes d’accès à l’information qui y sont acheminées sont souvent accueillies avec hostilité. Les municipalités ont d’ailleurs tenté de convaincre le gouvernement de leur accorder le droit de juger elles-mêmes si les demandes sont frivoles ou abusives.

De plus, les gouvernements locaux ne sont pas soumis aux mêmes règles que les partis politiques concernant le financement électoral. Les personnes et les entreprises qui financent les campagnes des candidats peuvent le faire dans l’anonymat le plus complet.

Par exemple, quand une entreprise est payée en double ou en triple (comme cela est le cas à Tracadie, selon le rapport du maire) ou quand une autre obtient un contrat sans appel d’offres à l’aide d’une obscure exception prévue dans la loi, il est impossible de vérifier si celle-ci a, par le plus grand de tous les hasards, contribué financièrement à l’élection de membres du conseil.

Tracadie est peut-être une exception. Elle pourrait être aussi le reflet de la façon dont toutes les villes de la province sont gérées. La seule manière de le savoir avec certitude passe par une plus grande transparence.

La balle n’est pas dans le camp des élus municipaux, mais bien dans celle du gouvernement provincial. Les libéraux ont promis une réforme du financement électoral des gouvernements locaux.

Il est temps de remplir cette promesse électorale.