La faute à Énergie Est

L’oléoduc Énergie Est n’est pas mort, mais il n’est pas fort. TransCanada, qui pilote le projet de 15,7 milliards $, a demandé à l’Office national de l’énergie d’en suspendre l’examen. C’est le début de la fin pour le vieux rêve de voir le pétrole de l’Alberta couler jusqu’à Saint-Jean.

C’est une excellente nouvelle du point de vue environnemental, mais une moins bonne pour l’économie du sud du N.-B.

On le sait, notre province peine à créer des emplois. Or, Énergie Est était vue comme un grand espoir. En effet, il n’y a pas beaucoup d’initiatives évaluées à plusieurs milliards de dollars qui impliquent des entreprises néo-brunswickoises.

À l’inverse, le mégaprojet suscitait de multiples inquiétudes environnementales.

Équiterre affirme que l’oléoduc occasionnerait une augmentation de la production des sables bitumineux équivalant à l’ajout de sept millions de voitures sur les routes. Ce n’est pas rien.

En attendant du nouveau dans ce dossier, on cherche déjà des boucs émissaires. Le chef de l’opposition Blaine Higgs a accusé le premier ministre Brian Gallant de ne pas avoir su se tenir debout pour défendre les intérêts du Nouveau-Brunswick.

Là-dessus, nous sommes respectueusement en désaccord avec le chef conservateur. M. Gallant n’a jamais raté une occasion de promouvoir Énergie Est, que ce soit au Nouveau-Brunswick, au Québec (souvenez-vous de son passage à Tout le monde en parle), en Alberta ou dans la capitale nationale. Nous ne doutons pas qu’il a fait pression auprès du premier ministre Justin Trudeau et de son bras droit dans notre province, Dominic LeBlanc.

Bref, M. Gallant a joué son rôle de meneuse de claque à merveille.

Des éléments hors du contrôle des décideurs ont contribué à l’échec (probable). Le prix du baril de pétrole reste peu élevé. Aux États-Unis, le président Donald Trump a enlèvé des barrières à d’oléoduc Keystone, rendant celui d’Énergie Est moins crucial.

Si Énergie Est semble sur le point de devenir de l’histoire ancienne, ce n’est pas de la faute de M. Gallant. Le véritable responsable est plutôt le maître d’oeuvre, TransCanada.

Il est incroyable qu’une entreprise qui engrange autant de milliards de dollars ait été incapable, pendant toutes ces années, de mettre en place une stratégie de relations publiques cohérente qui aurait pu mettre en valeur les avantages de l’oléoduc. Au contraire, elle a agi comme si elle croyait que son projet était si génial qu’il serait accueilli à bras ouverts partout au pays.

Un exemple parmi tant d’autres: TransCanada a passé 2014 à défendre sa vision de construire un port pétrolier à Cacouna, au Québec, en pleine zone de reproduction des bélugas. Elle a gaspillé un énorme capital de sympathie en tentant (en vain) de convaincre les gouvernements de lui accorder le feu vert.

Plus près de nous, la Ville d’Edmundston a fait preuve d’ouverture en annonçant qu’elle ne prendrait pas position contre l’oléoduc, sauf dans l’éventualité où le tuyau serait construit près de ses sources d’eau. Or, le premier tracé rendu public par l’entreprise passait en plein coeur du bassin hydrographique de la rivière Iroquois, d’où la majorité des résidants de la cité du Madawaska tirent leur eau potable.

Edmundston est loin d’être la seule dans cette situation. Une analyse a permis de calculer que l’oléoduc traversera les ruisseaux et les rivières du Nouveau-Brunswick à pas moins de 271 reprises. Au Canada, on estime que cinq millions de personnes vivent dans des régions qui pourraient être touchées par une fuite de l’oléoduc.

À l’inverse, les avantages n’ont jamais été clairs pour les Néo-Brunswickois. L’objectif premier a toujours été d’exporter le pétrole de l’Ouest, en particulier vers l’Europe. Cela n’aurait pas eu pour conséquence de réduire le prix de l’essence au Nouveau-Brunswick ou de nous donner accès à une source d’énergie plus propre, bien au contraire.

De même, TransCanada n’a jamais été capable de promettre des retombées économiques dignes de ce nom en échange des inconvénients qui accompagnent son oléoduc.

Pourtant, près d’une centaine d’entreprises de la province ont fait connaître à l’Office national de l’énergie leur intérêt à participer au projet en tant que sous-traitant. TransCanada promet d’investir 6,5 milliards $ dans notre économie. Bien peu de nouveaux emplois seraient toutefois créés.

Rappelons aussi que la première série d’audiences de l’Office national de l’énergie a déraillé par la propre faute de TransCanada, quand il est apparu clair que deux commissaires ont rencontré secrètement Jean Charest en janvier 2015, alors qu’il était consultant pour Énergie Est. Le processus étant discrédité, il a fallu recommencer à zéro, avec des règles plus sévères.

L’arrogance de TransCanada, sa difficulté à démontrer les avantages de son projet pour ceux et celles qui ne possèdent pas d’actions dans l’entreprise et son incapacité à rassurer la population face aux risques bien réels pour l’environnement en général et nos sources d’eau potable en particulier expliquent pourquoi l’oléoduc ne verra jamais le jour.