Quand le ministre régional de Saint-Jean prend la parole

Une année doit s’écouler d’ici les élections provinciales, ce qui n’empêche pas le premier ministre Brian Gallant d’être déjà en campagne électorale. Mais au-delà des visites éclair, des annonces et des poignées de main, une déclaration controversée retient notre attention.

Le chef libéral s’assure ces jours-ci d’être visible et d’être associé de façon positive à un grand nombre d’événements médiatiques. C’est de bonne guerre. Il a toutefois été récemment rattrapé par l’actualité.

Le 11 septembre – à peine quelques jours avant de se rendre dans la Péninsule acadienne y rencontrer des élus et visiter les travaux de construction du Collège communautaire du N.-B., – un regroupement de gens d’affaires, de maires et de représentants de districts de services locaux du Nord-Est a réclamé la construction d’une nouvelle route.

Cette artère joindrait la Péninsule acadienne et la région Chaleur. Pour le moment, un automobiliste ou un camionneur de Caraquet ou de Shippagan qui veut se rendre à Bathurst doit traverser de multiples communautés.

Personne ne s’attendait à ce que Brian Gallant confirme que le projet aille de l’avant à peine trois jours après la sortie médiatique de cette coalition. Sa réponse nous a toutefois renversés: «Nous avons déjà investi des millions et des millions et des millions de dollars dans la région. Il faut prendre ça en compte.»

En termes plus clairs, M. Gallant estime que les citoyens du Nord-Est se plaignent la bouche pleine. À ses yeux, ils ont été choyés depuis le début du règne de son gouvernement. Leur tour est passé. Notons d’ailleurs qu’il a répété à trois reprises le mot «millions», comme s’il tenait à insister à quel point les résidants de la région ont été gâtés.

Il est vrai que des annonces ont eu lieu dans les derniers mois. Parmi les plus importantes, notons l’agrandissement de l’aéroport de Bathurst (6,3 millions $) et la construction de locaux pour le CCNB-Péninsule (11 millions $). La voie d’évitement de Caraquet (45 millions $) a aussi été inaugurée durant le présent mandat des libéraux.

Il s’agit d’infrastructures essentielles à la croissance et à la prospérité de deux régions qui éprouvent leur part de défis sur le plan économique.

Comparons maintenant ces investissements avec quelques autres approuvés dans les dernières années dans la région de Moncton: construction d’un nouveau pont pour la rivière Petitcodiac (61 millions $), nouvel amphithéâtre dans le centre-ville de Moncton (104 millions $), modernisation de l’usine d’épuration des eaux usées du Grand Moncton (45,2 millions $), inauguration d’une nouvelle école Moncton High (construite au coût de 27,4 millions $) et élargissement de la route 11 entre Shediac et Bouctouche (272 millions $, ce qui comprend une voie de contournement dans le secteur de Miramichi).

Précisons d’emblée que le Nouveau-Brunswick ne finance seul aucun de ces projets, tant dans le Nord que dans le Sud. Ottawa et les municipalités touchées partagent la facture. Il n’est pas non plus question ici de faire preuve de jalousie ou de provoquer une guéguerre entre deux régions. L’Acadie Nouvelle a d’ailleurs appuyé en éditorial plusieurs des projets mentionnés dans le paragraphe précédent.

Nous nous interrogeons plutôt sur les critères de Brian Gallant. À partir de quel moment estime-t-il qu’une région a reçu «des millions et des millions et des millions de dollars» au point où ses projets d’envergure sont désormais écartés du revers de la main? Et pour combien de temps? Jusqu’à la fin du mandat ou pour la prochaine décennie? Y a-t-il d’autres régions qui ont reçu, aux yeux du premier ministre, plus que leur part?

Cette déclaration serait moins préoccupante si ce n’est du fait que Brian Gallant s’est aussi autoproclamé ministre responsable de la région de Saint-Jean.

En effet, on ne se surprendrait guère d’entendre un député ou un ministre de la cité portuaire défendre les intérêts de sa circonscription, quitte à marcher sur les pieds de ses collègues du Nord. Mais quand ce ministre est aussi le premier élu du N.-B., cela prend une tout autre dimension.

Cela nous laisse croire que Brian Gallant tient peut-être les circonscriptions du Nord pour acquises. Cette déclaration inappropriée, d’une part, et la création d’un bureau piloté par l’ancien ministre Jack Keir à Saint-Jean, d’autre part, montrent où le chef libéral a l’intention de consacrer ses efforts.

Il faudra se faire à l’idée que quand Brian Gallant prend la parole, ce n’est plus seulement le premier ministre qui parle, mais aussi le ministre responsable de Saint-Jean. Et si on se fie aux récentes actions et aux déclarations de M. Gallant, il semble que le ministre de Saint-Jean a désormais plus de poids que le premier ministre quand vient le moment de déterminer les priorités.