La ville de Monckton

La quête d’un Acadien pour changer le nom de la ville de Moncton fait réagir. Certains l’appuient. D’autres l’accusent de remuer les cendres de vieilles guerres linguistiques ou de susciter la division. Que penser de tout cela?

Réglons d’abord un point important: il n’y a aucune chance que Moncton change de nom.

Le débat soulevé par Paul Dollar LeBlanc est intéressant, mais il est purement théorique. Vous rêvez en couleurs si vous croyez qu’un jour, un mouvement prendra suffisamment d’ampleur au point où un conseil municipal n’aura plus d’autre choix que de rebaptiser la ville.

Ce n’est même pas une question de langue. Tant les citoyens anglophones que francophones de la municipalité n’ont jamais exprimé d’intérêt pour un tel changement. Moncton est la plus importante cité du Nouveau-Brunswick. Elle est connue sous cette appellation à travers le Canada et même, jusqu’à un certain point, ailleurs dans le monde.

Son nom est là pour rester.

Cela ne signifie pas qu’il faut tuer le débat dans l’oeuf. L’époque est propice à ce genre de discussions.

Aux États-Unis, des villes et des États se décident enfin à enlever les drapeaux confédérés et à faire disparaître les statues des héros sudistes de la Guerre de Sécession.

Ces symboles racistes ont pour la plupart été mis en place dans les années 1960. En réponse au mouvement des Noirs pour l’égalité des droits civiques (en particulier la fin de la Ségrégation), plusieurs communautés avaient réagi de la pire façon qui soit, en érigeant des monuments qui rappelaient la «grandeur» d’une société esclavagiste.

Des décennies plus tard, le vent est enfin en train de tourner, même si les symboles de la Confédération sont encore très nombreux partout sur le territoire américain.

Plus près de nous, l’édifice qui abrite le bureau du premier ministre du Canada, à Ottawa, a été rebaptisé. Il portait le nom de Hector-Louis Langevin, réputé pour être le père des pensionnats autochtones, lesquels avaient été mis sur pied dans un objectif d’assimilation.

À Halifax, une statue du fondateur Edward Cornwallis a été recouverte d’un voile par les autorités municipales après que des protestataires aient réclamé qu’elle soit déboulonnée. Cornwallis est connu pour avoir offert une prime à quiconque lui ramènerait un scalp de Micmac, homme, femme ou enfant.

Au Nouveau-Brunswick, quelques endroits ont été renommés dans un effort de sensibilisation, d’ouverture et de réconciliation avec la communauté noire. Negro Head, Negro Point, le ruisseau Negro, les lacs Negro et Little Negro de même que le chemin Negro Brook ont tous été rebaptisés depuis deux ans.

Bref, il est possible d’effacer de l’espace public des rappels de souvenirs douloureux. Mais encore faut-il qu’une telle volonté existe au sein de la population qui en est la victime.

Ça ne semble pas être le cas en Acadie. Il faut dire que ce n’est pas comme si une statue géante de Robert Monkton, assis sur son cheval et armé d’une baillonette, trônait au coeur du centre-ville.

Restons dans le concret. Un mouvement pour changer le nom de Moncton ne prendrait pas racine au sein de la majorité anglophone. Le combat serait mené par des Acadiens. Or, historiquement, les francophones du Nouveau-Brunswick s’accommodent fort bien des noms anglophones.

Des exemples? Un référendum a eu lieu en mai 2001 afin que Town of St. Leonard devienne la Ville de Saint-Léonard. 63% des citoyens ont voté pour le statu quo. En 2013, Beresford a dû reculer devant de vives critiques. Elle voulait adopter la signature touristique Beresford-sur-Mer afin de mieux refléter son cachet francophone. En 1998, le Comité pour le nom de la nouvelle ville a voulu profiter de la fusion d’Edmundston avec Verret, Saint-Jacques et Saint-Basile pour vendre l’idée d’un nom à consonance francophone. Parmi les propositions: Belle-Vallée, Belmont et La République. Les citoyens ont rejeté l’initiative par sondage.

Et n’oublions surtout pas le cas de l’Université de Moncton. Il ne se passe jamais bien longtemps avant que quelqu’un ne rappelle le ridicule de voir notre plus importante institution porter fièrement le patronyme de Robert Monkton.

Par contre, nous n’avons jamais senti un engouement pour changer cet état de fait.

Les citoyens de Moncton ne vivront pas de sitôt à Le Coude, à Codiac ou à Hub City. Mais le débat, lui, se poursuivra, que le veuille ou non la tranche la moins intolérante de citoyens pour qui le simple fait d’amener ce sujet est inacceptable.

Quand vous nommez votre municipalité d’après un commandant des forces armées britanniques qui s’est forgé une réputation en pourchassant jusqu’au dernier les Acadiens pendant la Déportation, vous devez accepter que de temps en temps, quelqu’un vous critique. Et réclame un nouveau nom.