Fragile démocratie

Les images de brutalité policière en Espagne, dimanche, ont fait le tour du monde et ont jeté un malaise, jusqu’ici en Acadie. Elles sont surtout un rappel que même les pays démocratiques occidentaux ne sont pas à l’abri des dérapages autoritaires.

La Catalogne est une région du nord-est de l’Espagne animée d’un fort sentiment d’autonomie. Les citoyens ont leur propre culture et leur propre langue, différentes du reste du pays. Sa capitale Barcelone a accueilli les Jeux olympiques en 1992.

Nous ne parlons donc pas ici d’un pays du tiers-monde aux prises avec une guerre civile.

Les électeurs catalans étaient appelés à se prononcer sur l’avenir de leur région, dimanche, dans le cadre d’un référendum. Le gouvernement central espagnol a jugé l’exercice illégitime et illégal.

L’histoire aurait pu en rester là.

Malheureusement, Madrid (siège du gouvernement) en a décidé autrement. Les policiers ont été appelés en force afin d’empêcher les citoyens d’exercer leur droit de vote. Nous avons été témoins de scènes de répression comme nous n’aurions plus cru en voir en Europe de l’Ouest.

Des policiers ont défoncé des portes et fait éclater des fenêtres afin de pénétrer dans les bureaux de vote et arracher de force les boîtes de scrutin. D’autres ont malmené de simples citoyens, parfois des personnes âgées, dont le seul crime était de faire la file afin d’exercer leur devoir de citoyens. Grâce aux médias sociaux, nous avons pu visionner des images surréelles, où des milliers de personnes tentaient tant bien que mal de bloquer la voie aux escouades antiémeutes qui voulaient pénétrer de force dans les écoles, les centres communautaires et autres bureaux de vote.

Malgré les efforts du gouvernement central, les appels au boycottage, les barrages policiers, les boîtes de scrutin saisies et la peur engendrée par cette épreuve de force, pas moins de 2,2 millions de bulletins de vote ont été comptabilisés. Sans surprise, ce sont surtout les plus fervents partisans indépendantistes qui ont persisté. C’est ainsi que le Oui a triomphé, avec plus de 90% des votes comptabilisés. Un chiffre qui aurait sans nul doute été plus bas dans des circonstances plus traditionnelles.

Pendant que l’Espagne tente de se relever aujourd’hui de sa gueule de bois, nous pouvons, ici, en Acadie, tenter de tirer des leçons des images qui ont déferlé sur nos téléviseurs et sur nos écrans d’ordinateur.

Ce qu’il y a de plus incroyable dans le scénario qui s’est écrit dimanche est que les manifestations n’étaient pas celles d’Arabes tentant de renverser un dictateur ni celles de minorités birmanes qui craignent d’être massacrées par la junte militaire. Au contraire, l’Espagne est une démocratie en bonne et due forme. Comme le Canada. Comme le Nouveau-Brunswick.

Or, ce pays occidental démocratique a utilisé la force (on dénote près de 900 blessés) pour empêcher une partie de sa population de voter sur son avenir.

Nous ignorons quelle sera la suite des événements. Il y a toutefois une leçon importante à tirer du fiasco espagnol: la démocratie est fragile. Ça ne prend pas grand-chose pour qu’un État qui se sent menacé décide de s’en prendre à nos droits démocratiques.

Il n’y a pas de droits plus importants que d’autres. Il n’y a que des droits et il faut les faire respecter si nous ne voulons pas les perdre à la première crise venue d’unité ou de terrorisme.

Quand un agent de la GRC refuse à une Acadienne de Fredericton le droit d’être servie dans sa langue et menace de la mettre en état d’arrestation, ce n’est pas un premier pas vers l’État policier. Mais cela demeure quand même une entorse qu’il faut dénoncer.

Et quand le gouvernement canadien refuse pendant des années de rapatrier de la prison de Guantanamo un adolescent capturé par les Américains en Afghanistan, cela ne signifie pas le début de la fin pour notre démocratie. Néanmoins, c’est un rappel que parfois, quand l’État se sent justifié de le faire, il n’hésite pas à bafouer les droits d’un citoyen (Omar Khadr, dans cas-ci). Et qu’il pourrait le faire pour un plus grand nombre de citoyens, s’il estime que la fin justifie les moyens.

Nous ne vivons pas dans un pays du Printemps arabe ni en Espagne. Les minorités, y compris celle que forment les Acadiens, sont protégées par la Charte canadienne des droits et libertés.

Nous ne verrons pas de sitôt l’armée débarquer dans un bureau de scrutin pour empêcher les Néo-Brunswickois de voter sur quoi que ce soit. Et contrairement à l’Espagne, nous n’étions pas dirigés par un dictateur il y a à peine une quarantaine d’années.

Mais personne n’aurait pu imaginer non plus que ce qui est aujourd’hui une monarchie constitutionnelle opposerait la matraque au crayon, comme ce fût le cas dimanche.

Nous sommes choyés de vivre au Canada, dans la démocratie qui est la nôtre. Ne faisons pas l’erreur de nous endormir sur nos lauriers. Chacun de nos droits – démocratiques, constitutionnels, juridiques, linguistiques ou autres – est important. Il est bien plus facile de les perdre que de les gagner.