La méthode Atcon

Accablant. Scandaleux. Les adjectifs ne manquent pas pour décrire la façon dont ont été gaspillés les millions de dollars en fonds publics injectés par le gouvernement Graham, il y a huit ans, pour sauver Atcon, à Miramichi.

En lisant le rapport, nous comprenons mieux pourquoi le premier ministre Brian Gallant a tenté de décourager la vérificatrice générale du N.-B., Kim MacPherson, d’enquêter en profondeur sur ce sujet.

À compter de 2015, Mme MacPherson a dû brasser la cage afin de pouvoir mener son enquête, «que le gouvernement le veuille ou non», avait-elle tenu à préciser. Pour ce faire, elle a dû défoncer son budget annuel de plus de 400 000$, malgré l’opposition ferme du premier ministre Brian Gallant. «Nous n’allons pas appuyer une vérification juriscomptable», a-t-il déclaré en mars 2015. «Les Néo-Brunswickois sont au courant de ce qui s’est passé. Tout a été rendu public.»

L’avenir n’a pas donné raison à M. Gallant, et ce n’est pas peu dire.

Nous savions déjà que l’ancien premier ministre Shawn Graham s’était mis en position de conflit d’intérêts en participant aux discussions qui ont mené à la décision d’aider financièrement Atcon. Son père, l’ancien ministre Alan Graham, était alors membre du conseil d’administration de l’une des filiales de l’entreprise de Miramichi.

Nous savions aussi que le conseil des ministres avait décidé d’aider l’entreprise déficitaire en autorisant des garanties de prêt malgré les recommandations contraires de ses fonctionnaires.

Néanmoins, la vérificatrice générale nous réservait encore des surprises.

D’abord, et c’est ce qui frappe le plus l’imagination, elle a découvert que les dirigeants d’Atcon se croyaient tout permis.

Ils n’ont pas hésité à utiliser l’argent pour s’offrir un train de vie luxueux. L’entreprise s’est dotée d’une propriété de vacances dans les Caraïbes et a loué pendant trois ans un avion d’affaires privé. Elle a payé l’impôt sur le revenu de certains dirigeants. Des membres de la famille de ceux-ci ont aussi reçu un généreux salaire même s’ils ne travaillaient pas dans l’entreprise.

Tout ça pendant que l’entreprise allait si mal que l’intérêt sur la dette excédait son bénéfice d’exploitation et que seul l’argent des banques et de Fredericton lui permettait de vivre sur du temps emprunté!

Les députés et les ministres impliqués dans la prise de décision étaient sans doute de bonne foi. L’objectif premier était d’appuyer l’économie d’une région qui éprouvait des problèmes et, il faut bien le dire, d’améliorer leurs chances de réélection. Rien dans le rapport ne laisse croire qu’ils souhaitaient dépenser les fonds publics pour engraisser des amis du parti.

Le gouvernement de Shawn Graham (2006-2010) ne peut cependant pas plaider l’ignorance totale. Le fait que les patrons d’Atcon volaient à bord d’un avion privé n’était pas exactement un secret d’État…

L’autre surprise est que le gouvernement provincial semble avoir tiré bien peu de leçons de cette débâcle, un peu comme s’il ne s’agissait que d’une grosse bourde. Une bourde qui a malheureusement coûté très cher aux contribuables, mais qu’on peut se contenter de balayer sous le tapis.

Ce n’est pourtant pas comme si le fiasco datait de Mathusalem. Six ministres libéraux de l’époque sont encore députés. Prenons la peine de les nommer: Denis Landry, Brian Kenny, Rick Doucet, Victor Boudreau, Donald Arseneault et Ed Doherty.

Les trois premiers sont toujours ministres aujourd’hui. Les trois derniers ont été éjectés du Cabinet peu avant la publication dudit rapport, ce qui n’est sans doute pas une coïncidence.

Aucune de ces six personnes réputées être intelligentes et compétentes, et à notre connaissance sans problème de mémoire, n’a pu expliquer à la vérificatrice générale pourquoi le gouvernement a renoncé à l’époque à des garanties sur les investissements au profit de la Banque de la Nouvelle-Écosse. Cette décision a pourtant coûté à elle seule de 12 à 19 millions $ aux contribuables. Ces millions auraient normalement pu être récupérés, mais ont été perdus en raison d’une décision gouvernementale que personne ne peut (ou ne veut) aujourd’hui expliquer.

Pire, l’agence de développement économique Opportunités NB s’était engagée, il y a deux ans, à mettre en place toutes les recommandations de la vérificatrice contenue dans son premier rapport sur Atcon. Elle n’en a mis en application que quatre sur 19.

Dans ces circonstances, inutile de dire que nous sommes nerveux à l’idée qu’un autre Atcon puisse se répéter. Rappelons que la province prévoit verser 8,7 millions $ à Sears Canada sous forme de subventions salariales et de prêts, en échange de création d’emplois. Sears est présentement au bord de la faillite…

La vérificatrice générale est claire. Si le gouvernement ne change pas «considérablement» ses méthodes, un autre scandale Atcon peut survenir.

La méfiance du gouvernement Gallant à l’égard des fonctionnaires indépendants est bien connue. Nous l’invitons à faire fi de celle-ci et à adopter sans attendre toutes ses recommandations.