L’intimidation, encore et toujours

L’émouvant témoignage dans nos pages de Noémie LeBlanc, qui a fait une tentative de suicide après avoir été victime d’intimidation à répétition à l’école Mathieu-Martin de Dieppe, nous rappelle que l’intimidation continue de faire des ravages dans les écoles. Et que les parents, les enseignants et les directions d’écoles ne savent pas toujours comment réagir pour aider ces jeunes qui vivent une grande détresse.

Noémie est née dans un corps de garçon. Elle a adopté son prénom actuel à l’âge de 14 ans. Or, tout le monde sait à quel point les enfants dans une cour d’école peuvent être cruels à l’endroit d’une personne qui est différente.

Cela n’a rien de nouveau. Pendant longtemps, les directions scolaires ne se préoccupaient pas vraiment de ce phénomène, au point où ne prenait même pas la peine de le nommer (ce n’est que depuis quelques années qu’on parle de «l’intimidation»). Les enseignants intervenaient quand une bagarre éclatait dans la cour d’école, et c’est à peu près tout. Il fallait que jeunesse se passe.

Des efforts ont lieu depuis plusieurs années pour mieux appuyer les victimes. Tous les districts scolaires ont maintenant une politique contre l’intimidation. À la fin février, élèves et enseignants seront invités comme à chaque année à porter un chandail rose afin de faire la promotion de la diversité et du respect de la différence. Des activités auront lieu aussi à la mi-novembre, pendant la Semaine de la sensibilisation à l’intimidation.

De même, des actions sont prises pour rendre les écoles plus accueillantes. Les élèves néo-brunswickois transgenres (comme Noémie) n’ont plus à se déclarer fille ou garçon au moment de l’inscription. Ils peuvent cocher la case non binaire. Dans les dernières années, des écoles ont aussi inauguré une salle de toilettes unisexe. Aux logos illustrant un homme ou une femme s’ajoute désormais une troisième option, qui mélange les deux images traditionnelles.

Mais allez demander à Noémie si ces initiatives ont pesé bien lourd dans la balance les jours où des élèves l’ont traité de «it», l’ont arrosé avec de la boisson gazeuse, l’ont harcelé dans les médias sociaux et se sont moqués d’elle.

Insistons sur ce point: le cas de Noémie est loin d’être unique. Faites une recherche sur le web avec les mots clefs transgenre et intimidation et vous trouverez des articles de journaux en provenance de partout au Canada. Et si vous vous contentez de faire une recherche avec le seul mot intimidation, assurez-vous d’avoir beaucoup de temps libre. Au Nouveau-Brunswick seulement, vous pourrez lire des dizaines de témoignages qui ont fait la manchette, qui vous ont ému ou mis en colère à l’époque, mais dont vous avez aujourd’hui tout oublié.

Dites-vous que ces jeunes, eux, n’ont rien oublié. Et que leur enfer n’a peut-être pas pris fin.

Vous pourrez aussi vous rafraîchir la mémoire en relisant l’histoire de Rehtaeh Parsons, une élève néo-écossaise âgée de 17 ans qui s’est enlevé la vie en 2013 après été agressée sexuellement deux ans plus tôt. Une photo avait été prise pendant la drame et avait largement circulé dans son école. Vous pourrez aussi redécouvrir l’histoire de Marjorie Raymond, une élève québécoise qui s’est pendue en 2011. Elle était âgée de 15 ans. Son histoire avait ébranlé le Québec.

Dans la plupart de ces histoires, nous remarquons toujours une constante: l’école n’a pas su intervenir de façon adéquate. Noémie, par exemple, témoigne que peu d’enseignants lui ont donné du soutien. Certains ont même pris la part des intimidateurs ou l’ont humilié en l’interpellant par son ancien prénom masculin. Ses visites à la direction de l’école ont été vaines. On lui a dit que le responsable était en réunion, qu’il ferait un suivi plus tard. «Je ne recevais jamais de nouvelles…»

Comparez maintenant avec l’histoire de Kevin, un adolescent âgé de 14 ans. L’Acadie Nouvelle a raconté ses malheurs en 2014. Il était intimidé depuis la maternelle, en raison notamment d’un surplus de poids qui faisait de lui une cible facile. «L’école niait complètement qu’il y avait un problème», a raconté sa mère. Kevin était alors hospitalisé…

Ou encore avec celle de Jolain, âgé de 12 ans. Sa mère a expliqué dans nos pages en 2012 que son fils recevait chaque jour des taloches et des injures. «J’ai rencontré la direction de l’école plusieurs fois, mais aucune sanction n’a été prise contre les jeunes qui l’intimidaient».

Ce n’est pas toujours de la mauvaise foi. Il peut être difficile pour un adulte de faire la différence entre une dispute d’adolescents sans conséquence et un cas d’intimidation grave. Les statistiques gouvernementales nous révèlent aussi que le nombre de cas est à la baisse depuis cinq ans. Il y a amélioration.

N’empêche, nous sommes condamnés à faire mieux. Nos enfants sont censés être en sécurité à l’école. Cet objectif louable n’a pas encore été atteint pour tous.