L’arc-en-ciel qui fait peur

Décidément, les traverses piétonnières aux couleurs de l’arc-en-ciel font réagir. Après avoir été célébrées mais aussi vandalisées en certains endroits, voilà que le conseil municipal d’une ville du sud-ouest du Nouveau-Brunswick partage ses craintes devant l’idée. Voilà bien une nouvelle preuve que cette initiative frappe en plein dans le mille.

Depuis quelques années, la Ville de Moncton, où l’on retrouve une forte communauté homosexuelle, a pris l’habitude de peindre certains passages pour piétons aux couleurs de l’arc-en-ciel. Allez prendre ces jours-ci une marche de santé sur la rue Main et vous les verrez.

Le drapeau arc-en-ciel, ce n’est plus un secret pour personne, est le symbole par excellence des personnes gays et, de plus en plus, de tous ceux que nous appelons les LGBTQ+. En peignant quelques traverses piétonnières de cette façon, la Ville de Moncton envoie ainsi un beau message d’inclusion. C’est un geste qui ne coûte pas cher et qui est très apprécié auprès des personnes visées. En prime, cela ajoute une touche de beauté dans le centre-ville, les passages traditionnels (de couleur blanche) ayant été conçus dans un but utilitaire et n’ayant absolument rien d’esthétique.

Quelques municipalités ont depuis suivi l’exemple de Moncton. Le mouvement a pris de l’ampleur cet été, alors que plusieurs villes et villages ont vu une ou des traverses être repeintes. Parfois, le travail était effectué par des employés municipaux. Ailleurs, élus et bénévoles, jeunes et moins jeunes, se réunissaient pour peindre dans une ambiance de fête.

C’est alors que l’intolérance, jamais bien loin, s’est montrée le bout du nez.

Des critiques ont commencé à se faire entendre, en particulier sur les médias sociaux, une caisse de résonnance toujours bien commode pour propager les préjugés. Des actes de vandalisme ont été commis.

Avec l’arrivée prochaine de l’hiver, l’enjeu est appelé à perdre en visibilité. Difficile, en effet, de repeindre un passage piétonnier (ou de le vandaliser) quand la rue est recouverte de glace ou de neige.

Cela n’a pas empêché un groupe d’élèves de se présenter récemment devant le conseil municipal de St. Stephen afin que leur communauté joigne elle aussi le mouvement des traverses multicolores.

La réponse des élus a été plus que décevante. Le maire a exprimé sa crainte que les vandales frappent dans sa communauté et a affirmé vouloir protéger les jeunes de la 6e à la 8e année derrière le projet. Un conseiller municipal en a ajouté une couche en affirmant que cela allait contre ses croyances.

Nous rappellerons respectueusement audit conseiller que son rôle n’est pas d’agir selon ses «croyances», mais bien au nom des gens qui l’ont élu. Des citoyens dont certains ont une orientation sexuelle différente de la sienne, n’en déplaise à celui-ci.

Quant au conseil, il a finalement remis sa décision à plus tard. Il les a encouragés à choisir un projet moins susceptible d’être la cible des vandales. Quelque chose, si nous comprenons bien, qui serait moins visible.

La réaction défensive des membres du conseil, qui ont peur de s’associer de trop près à un mouvement lié à l’homosexualité, rappelle les controverses qui survenaient chaque année, il n’y a pas si longtemps, quand des municipalités tentaient d’empêcher la tenue d’activités de la fierté gay.

Au Nouveau-Brunswick, les tensions étaient surtout présentes à Saint-Jean et à Fredericton, où des élus très conservateurs faisaient leurs siennes. En 1995, celui qui était alors maire de la capitale provinciale, Brad Woodside, avait tenté d’empêcher la tenue d’un défilé de la fierté dans les rues de sa ville. Trois ans plus tard, il avait murmuré de façon inaudible au micro une proclamation de la semaine de la fierté qu’il avait été forcé de lire. On devine que quelques autres conseillers ou citoyens présents dans la salle du conseil, ce jour-là, s’étaient retenus pour ne pas rire ou applaudir devant les pitreries du maire (à sa décharge, M. Woodside a éventuellement évolué et a même hissé le drapeau arc-en-ciel).

Il n’était pas le seul à agir ainsi. Des maires que l’on retrouvait à la tête de certaines des plus grandes villes au pays (y compris Toronto) ont agi de façon semblable. Et bonne chance si vous espérez voir marcher un député conservateur durant l’un des nombreux défilés de fierté qui ont lieu chaque été au Canada.

Mais tout cela n’a rien de surprenant. Si la communauté LGBTQ+ ne faisait pas face à de la discrimination, personne n’éprouverait le besoin de hisser des drapeaux et d’organiser des défilés. Ou de repeindre des passages piétonniers.

Les élus de St. Stephen craignent que des traverses arc-en-ciel soient mal vues par une certaine partie de la population? Raison de plus pour se rendre aux arguments de la dynamique jeunesse de la municipalité et de sortir pinceaux et pots de peinture.

S’il faut refuser de mettre en valeur des symboles d’inclusion chaque fois que cela chatouille l’épiderme d’intolérants, nous ne sommes pas sortis du bois.

Nous invitons le conseil de St. Stephen à revenir du bon côté de l’Histoire.