Aucune bonne raison d’aller en élections

Le premier ministre Brian Gallant a été à l’encontre de la tradition, lundi matin, en rencontrant la lieutenante-gouverneure Jocelyne Roy Vienneau 24 heures avant le début de la nouvelle session parlementaire. Il n’en fallait pas plus pour que la planète politique s’enflamme et que les rumeurs d’élections anticipées fusent.

Brian Gallant ne déclenchera finalement pas d’élections cet automne. A-t-il changé d’idée à la dernière minute? S’est-il amusé à envoyer un ballon d’essai afin de jauger la réaction de la population? Ou a-t-il simplement changé la date de sa rencontre pour des raisons futiles, sans se douter une seule seconde du tsunami qu’il provoquerait?

Allez savoir. Toujours est-il que l’Assemblée législative reprendra vie aujourd’hui et que les autobus de campagne resteront bien rangés pendant encore quelques mois.

Et c’est parfait comme ça.

Les raisons ne manquent pourtant pas pour plonger le Nouveau-Brunswick en campagne électorale. Mais ce sont toutes des raisons partisanes qui n’ont rien à voir avec l’avenir de notre province.

En effet, les sondages sont bons pour les libéraux. Le chef progressiste-conservateur Blaine Higgs est peu connu au sein de l’électorat. Sa connaissance de la langue de Molière est très limitée, au point où on voit mal comment il pourrait participer à un débat des chefs en français dans un avenir proche.

C’est sans compter que les prochains mois ne s’annoncent pas joyeux pour un gouvernement qui traîne décidément des bagages de plus en plus lourds. Les libéraux devront se défendre des attaques de l’opposition sur plusieurs enjeux controversés pendant la prochaine session législative.

N’en doutons pas, le premier ministre et son équipe n’ont pas fini de répondre aux questions sur le transfert du Programme extra-mural à Medavie, ni de justifier leur inaction à la suite du scandale Atcon. Ils devront aussi faire face à une autre tempête cet automne, quand la vérificatrice générale rendra public son rapport sur le scandale des évaluations foncières truquées de Service NB.

Bref, rien ne dit que le taux de satisfaction des électeurs à l’égard du gouvernement restera aussi élevé dans la prochaine année.

Les gouvernements précédents, dirigés par Shawn Graham et David Alward, ont tous les deux frappé le mur pendant leur dernière année au pouvoir à la suite de controverses (vente d’Énergie NB pour le premier, exploration du gaz de schiste pour le second) qu’ils ont mal gérées.

Un gouvernement qui décide d’aller en élections parce que les sondages sont favorables ou pour éviter des controverses court toutefois des risques importants.

Au Nouveau-Brunswick, l’histoire récente nous offre deux exemples.

Bernard Lord avait dissous son gouvernement en 2006 à la suite de la démission d’un ministre. Les conservateurs avaient du même coup perdu leur majorité à la législature. Les sondages étaient favorables à la suite du dépôt d’un budget à saveur électorale, ce qui a poussé M. Lord à en appeler au peuple. Il a subi la défaite.

En 1998, Camille Thériault est devenu premier ministre du Nouveau-Brunswick, à la suite de la démission de Frank McKenna l’année précédente. Il aurait pu rester en poste jusqu’en 2000, mais a plutôt réclamé un mandat clair de la part de la population en juin 1999. Il faut dire que les libéraux possédaient alors une avance très importante sur leurs adversaires dans les sondages. Les progressistes-conservateurs ont finalement réalisé un raz-de-marée.

D’autres se rappelleront que Jean Chrétien s’était fait une spécialité de couper l’herbe sous le pied des autres partis fédéraux en déclenchant des élections aussitôt que ceux-ci avaient élu un nouveau chef, mais il s’agit de l’exception plutôt que la règle. L’opposition en général et la droite en particulier étaient alors très fragmentées.

Par contre, Stephen Harper avait ignoré la loi fédérale sur les élections à date fixe qu’il avait lui-même adoptée en 2007 en provoquant un scrutin dès l’année suivante (douze mois avant la date prévue dans la loi) afin de couper l’herbe sous le pied du chef libéral Stéphane Dion. Il a été réélu, mais à la tête d’un gouvernement minoritaire.

En remontant plus loin, les férus de politique se souviendront du premier ministre ontarien David Peterson, qui s’était forgé une renommée nationale pendant les négociations entourant l’Accord du lac Meech. Profitant de sa grande popularité, il avait ordonné le déclenchement d’élections après moins de trois ans de mandat, en 1990. Il a perdu le pouvoir et même son propre siège.

Il faut des circonstances particulières pour justifier la dissolution de la Chambre (crise de légitimité, enjeu majeur, vote de censure, etc). Aucune de ces raisons ne s’applique présentement au N.-B. La loi sur les élections à date fixe prévoit que le scrutin aura lieu le 24 septembre 2018. Nous invitons le gouvernement Gallant à continuer à la respecter.