Justice rendue, réponses attendues

La cause est entendue. Les policiers qui ont abattu l’homme d’affaires Michel Vienneau dans le stationnement de la gare de Bathurst n’ont pas commis de crime. Si les circonstances du drame sont toujours floues, le doute n’est plus permis à propos du jugement des agents impliqués dans l’opération policière.

En effet, ce n’est pas une, mais bien deux juges qui ont blanchi Mathieu Boudreau et Patrick Bulger. Ceux-ci n’auront pas à subir un procès. La Couronne n’a pas réussi à démontrer au cours de l’enquête préliminaire qu’il y avait une chance raisonnable de prouver la culpabilité des deux hommes qui étaient accusés d’homicide involontaire.

La juge Anne Dugas-Horsman avait jeté une douche froide sur la famille de la victime en décrétant en février l’abandon de toutes les accusations.

Il faut dire qu’aux yeux de plusieurs, une enquête préliminaire n’est qu’une étape de routine avant le procès. Cela n’arrive pas tous les jours qu’elle se termine avec la conclusion qu’un procès n’est pas nécessaire.

La famille Vienneau avait réagi avec colère à l’annonce de la décision de la juge Dugas-Horsman. Elle avait réussi à réunir près de 2000 signatures visant à convaincre le procureur général d’ordonner un procès.

La justice ne doit évidemment pas être soumise à la vindicte populaire. S’il fallait citer à procès des individus aussitôt qu’un groupe l’exige à l’aide d’une pétition, pas mal d’innocents risqueraient de se retrouver assis sur le banc des accusés au palais de justice le plus près.

Néanmoins, la décision de ne pas ordonner de procès a suffisamment fait ciller le bureau des poursuites publiques pour que celui-ci réclame une révision judiciaire. Il a eu gain de cause. La juge Tracey DeWare a accepté de revenir sur les procédures. Elle en est arrivée à la même conclusion que sa collègue Dugas-Horsman.

Deux juges compétentes et indépendantes concluent que cela ne servirait pas l’intérêt de la justice de citer à procès les policiers Boudreau et Bulger. Cela suffit à démontrer, sans l’ombre d’un doute, qu’ils n’ont pas commis de crime en abattant Michel Vienneau. La thèse voulant qu’ils aient agi en légitime défense, à la suite des actions de l’homme d’affaires de Tracadie, gagne en crédibilité.

Le seul problème, c’est que nous ignorons toujours la suite exacte des événements qui ont mené au décès de l’homme d’affaires.

Une grande partie des réponses se retrouve dans les témoignages entendus lors de l’enquête préliminaire. Ceux-ci font présentement l’objet d’une ordonnance de non-publication. Celle-ci sera levée aussitôt que les recours judiciaires seront épuisés (la Cou­ronne a 30 jours pour aller en appel).

Le dévoilement des témoignages entendus au tribunal est important. Nous l’avons écrit plusieurs fois en éditorial, il est inacceptable qu’un homme ou qu’une femme puisse être abattu par la police, qui plus est dans un endroit public, sans que l’on sache pourquoi.

Pour le moment, les seules bribes d’information nous viennent d’une poursuite au civil intentée par la conjointe de la victime. Nous avions alors appris que M. Vienneau avait pris peur à la vue des gendarmes armés et habillés en civil. En tentant de fuir avec son auto, il aurait heurté le policier Patrick Bulger contre un banc de neige. Jugeant que la vie de son collègue était menacée, Mathieu Boudreau a tiré sur le conducteur.

L’enquête préliminaire devrait normalement nous permettre d’y voir plus clair à propos des événements qui ont mené vers cette terrible conclusion, le 12 janvier 2015.

Le Service de police de la Ville de Bathurst devra aussi un jour sortir de son mutisme. Il devra présenter sa version des faits et rendre public le rapport de l’enquête indépendante menée par la GRC de la Nouvelle-Écosse, dont les principales conclusions restent encore et toujours secrètes.

Un homme est mort. Nous savons désormais que les policiers n’ont pas commis un geste illégal en lui enlevant la vie. Nous ignorons cependant si cela aurait pu être évité.

Trois années se seront bientôt écoulées depuis le décès de Michel Vienneau, pendant lesquelles le secret et le silence ont été systématiquement préférés à la transparence. Ce décès est un drame pour la famille, mais aussi un enjeu de sécurité publique.

M. Vienneau, après tout, a été blanchi de tout soupçon. Il n’avait rien à se reprocher et ne pouvait deviner pourquoi des hommes armés et habillés en civil l’ont accosté en ce jour fatidique.

N’importe qui aurait pu se retrouver à sa place. Et subir le même sort!

La police de Bathurst doit rendre des comptes, justifier ses décisions et ses actions dans ce dossier et nous expliquer quelles leçons elle a retenues pour éviter qu’un autre événement de ce type ne survienne dans ses rues.