Redonner espoir aux victimes

Gilbert Rozon, Éric Salvail, Gilles Parent, Michel Brûlé, Michel Venne… La liste des personnalités connues qui ont été dénoncées comme étant des harceleurs ou des agresseurs sexuels s’allonge de jour en jour. N’en doutons pas, il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg. Nombreux sont ceux qui agissent en toute impunité. Y compris ici, en Acadie.

Les allégations faites à propos des personnalités susmentionnées n’ont pas encore été prouvées en cour. Certains nient en bloc tout ce qui leur a été reproché. D’autres, comme Éric Salvail, s’excusent et reconnaissent même avoir commis d’autres gestes répréhensibles.

Partout, ils sont dénoncés. En même temps, on précise ne pas être surpris par la tournure des événements. Dans bien des cas, les comportements déviants étaient connus «dans le milieu». Personne n’osait toutefois parler.

Il aura fallu la publication d’enquêtes journalistiques pour que la digue saute et qu’un torrent de plaintes se fasse entendre.

Certains des crimes allégués ont eu lieu dans un passé très récent. D’autres remontent à plus de 20 ans. Des femmes connues et à la personnalité forte (Julie Snyder, Pénélope McQuade et plusieurs autres) révèlent soudainement qu’elles ont été agressées il y a longtemps mais qu’elles n’ont pas osé à l’époque porter plainte.

Cela peut paraître surprenant. Mais ce serait oublier à quel point il est difficile pour une victime de réussir à faire condamner son agresseur. Si les Rozon, Salvail et compagnie tombent aujourd’hui de leur socle, c’est beaucoup en raison de la force du nombre. Comme s’il fallait absolument 10 victimes pour contredire la parole d’un seul harceleur. Surtout si celui-ci est très connu à la télé!

Coïncidence, Statistique Canada a dévoilé cette semaine les résultats d’une étude démontrant qu’à peine un peu plus d’une agression sur 10 mène à un verdict de culpabilité.

En fait, la situation est encore pire qu’elle ne le paraît. Ce ne sont pas toutes les agressions sexuelles qui font l’objet d’une plainte au criminel. Plusieurs victimes gardent le silence. Et celles qui décident de parler ne sont pas toujours crues par les forces de l’ordre, bien au contraire. En ajoutant dans le calcul les témoignages jugés non fondés par la police, seulement 7% des plaintes finissent par mener à une peine de prison.

Une plainte est classée «sans fondement» quand la police détermine, après enquête, que la plaignante n’a pas été victime d’un crime. Cela ne signifie pas qu’il y a un manque de preuve, mais bien que l’enquêteur estime que la personne a menti, a exagéré ou a porté plainte à propos de quelque chose qui n’a rien de criminel.

Une enquête du Globe and Mail a fait grand bruit plus tôt cette année quand il a été révélé que le taux national de plaintes jugées sans fondement est de près de 20%. C’est encore pire au Nouveau-Brunswick, où le taux est de 32%.

Ce n’est pas vrai qu’une Néo-Brunswickoise sur trois qui se présente au poste de police le fait pour des raisons frivoles. Pourtant, trop souvent, aucune arrestation ni procès n’aura lieu.

À Saint-Jean, le taux dépasse les 50%, ce qui signifie qu’une femme sur deux qui porte plainte pour agression sexuelle dans cette municipalité le fera pour rien. Et rien ne garantit que celles qui ont été crues réussiront à faire condamner leur agresseur.

Cette enquête journalistique a ébranlé les forces de l’ordre un peu partout au pays.

Le ministère de la Sécurité publique du Nouveau-Brunswick a demandé aux services policiers de la province de réviser toutes les plaintes de nature sexuelle jugées sans fondement de 2010 à 2014. Un rapport est censé être rendu public plus tard cet automne.

Souhaitons qu’il contienne des recommandations qui auront un impact positif et concret sur les victimes qui souhaitent porter plainte.

Ce n’est pas parce que nous n’avons pas un Éric Salvail ou un Gilbert Rozon acadien que cela signifie que tout est parfait dans notre coin de pays. Il suffit d’aller faire un tour dans les palais de justice pour comprendre qu’il y a encore trop de cas d’harcèlement sexuel, de viol et d’inceste.

Dans la foulée des plus récents scandales, le Service de police de la Ville de Montréal a mis sur pied une ligne téléphonique spéciale de dénonciation. Plus de 300 plaintes ont été enregistrées en quelques jours seulement.

En Acadie aussi, il y a des femmes qui ont peur de prendre la parole et qui n’ont pas confiance au système de justice. La moindre des choses est de leur donner espoir et surtout l’assurance que leur histoire sera entendue et prise au sérieux.