Un seul maître

La décision de Donald Arseneault d’accepter un deuxième emploi soulève de nombreuses questions, notamment une (et pas la moindre) qui est sur toutes les lèvres: élisons-nous des députés à temps plein ou à temps partiel?

M. Arseneault s’est placé dans cette situation pour la simple raison que la loi le lui permet. En effet, il a le droit de cumuler d’autres postes si l’envie lui prend. Techniquement, rien n’empêche n’importe quel simple député d’aller arrondir ses fins de mois dans un centre d’appel.

Cela devrait avoir été interdit depuis longtemps. À 85 000$ par année plus un régime de retraite, nos politiciens sont bien rémunérés. Ce n’est pas un salaire de millionnaire et il est certainement possible de défendre l’hypothèse qu’ils méritent d’être mieux payés, compte tenu du nombre d’heures que la plupart d’entre eux mettent dans leur travail et du poids que cela ajoute sur leur vie privée.

Mais ce n’est pas un salaire de crève-faim non plus. Le Nouveau-Brunswick paie suffisamment bien ses politiciens pour que ceux-ci n’aient pas besoin de se dénicher un deuxième emploi.

Notons d’ailleurs que la loi est plus sévère pour les ministres, ce qu’était Donald Arseneault jusqu’au remaniement ministériel du début septembre. Ceux-ci doivent suivre des règles plus strictes, comme l’a découvert à la dure le ministre fédéral des Finances Bill Morneau, qui est dans l’eau chaude pour ne pas avoir vendu ou placé dans une fiducie sans droit de regard ses actions dans l’entreprise familiale.

Au Nouveau-Brunswick, la loi prévoit aussi qu’un député ne peut effectuer de lobbyisme dans les 12 mois qui suivent sa retraite de la politique. On comprend aisément pourquoi. L’objectif est d’éviter que celui qui était le patron d’un ministère n’utilise le lendemain son influence et ses connaissances pour permettre à une entreprise, à un syndicat ou à une organisation quelconque de profiter d’un avantage au détriment des contribuables.

Or, le député de Campbellton-Dalhousie a accepté le poste de directeur des relations gouvernementales d’un syndicat national. Il affirme qu’il n’effectuera pas de lobbyisme. Il offrira toutefois à ses nouveaux collègues ses recommandations sur la façon d’approcher les ministres et comment les convaincre du bien-fondé de leur position.

Ce n’est pas du lobbyisme direct. Ce n’est pas illégal. Mais il demeure que Donald Arseneault est désormais dans le business d’influencer les politiciens, et ce, alors qu’il est encore lui-même un politicien.

Cela pose un problème éthique à nos yeux.

Nous croyons qu’un politicien ne doit avoir qu’un seul maître. Cela vaut autant pour les députés d’arrière-ban que pour les ministres. Il doit rendre des comptes aux quatre ans à l’électorat. Pas à la direction nationale d’un syndicat.

Nous n’avons pas le moindre doute que M. Arseneault est capable de cumuler les deux postes. Il est un bourreau de travail. Les responsabilités qu’il a occupées en tant que ministre au cours des dix dernières années étaient probablement beaucoup plus prenantes que celles associées à son nouveau boulot. Les gens du Restigouche continueront de le voir aux coupes de rubans, aux grandes premières, aux funérailles de citoyens émérites et bien plus encore.

Il est aussi permis de croire qu’il fera acte de présence à Fredericton. Rien à voir par exemple avec un Shawn Graham qui, après avoir perdu le pouvoir en 2010, a continué d’empocher son salaire de député pendant presque trois ans tout en ayant un très haut taux d’absentéisme à l’Assemblée législative.

M. Arseneault dit avoir décidé de mener son mandat à terme parce qu’il tient à compléter certains dossiers en cours dans sa circonscription.

Il est par contre probable qu’il ait accepté de rester en poste à la suite de pressions du premier ministre Brian Gallant. Celui-ci ne dispose que d’une majorité de trois sièges à l’Assemblée législative. S’il avait fallu que les trois ministres rétrogradés lors du remaniement ministériel (Donald Arseneault, Victor Boudreau et Ed Doherty) prennent leur retraite politique sur-le-champ, le gouvernement libéral se serait retrouvé dans une situation très délicate, au point de devoir fort probablement déclencher des élections générales anticipées.

Dans les circonstances, on comprend M. Gallant de ne pas avoir bronché quand son député lui a dit qu’il continuerait d’occuper son siège à Fredericton tout en occupant un autre emploi à Ottawa. Néanmoins, M. Arseneault aurait dû remettre immédiatement sa démission s’il tenait à profiter de cette occasion qui s’offrait à lui.

Il existe une façon fort simple d’éviter qu’une situation du genre se reproduise: changer la loi pour interdire le double emploi des députés.

Être élu en tant que représentant du peuple dans une enceinte démocratique est à la fois un privilège et une grande responsabilité.

Nous croyons que nos élus doivent mettre toute leur énergie professionnelle dans l’exécution de ce rôle si important.