Comment tasser un candidat

Nous avons parfois tendance à voir les partis politiques et la démocratie comme étant un tout. C’est une erreur. Si les deux sont souvent liés, ils fonctionnent de façon très différente. Le Parti libéral du Nouveau-Brunswick nous a donné pas un, mais bien deux exemples dans les dernières semaines.

Les partis politiques sont d’abord et avant tout des clubs privés. Il s’agit d’entités très hiérarchisées, avec à leur tête un chef et une direction qui détiennent un énorme pouvoir, même si les membres (qui doivent payer pour obtenir ce privilège) ont plus ou moins le dernier mot.

Un parti a le droit de refuser une candidature jugée trop controversée. L’un des cas les plus célèbres est survenu en 1974, quand le maire de Moncton Leonard Jones a décidé de poursuivre sa croisade antifrancophone sur la scène fédérale. Il a remporté l’investiture du Parti progressiste-conservateur, mais le chef Robert Stanfield a refusé d’entériner sa nomination en raison de l’opposition de M. Jones au bilinguisme.

Ces cas sont néanmoins plutôt rares. Les partis politiques détiennent d’autres cartes dans leurs manches. Et ils ne se gênent pas pour les utiliser.

Prenons l’exemple de la circonscription de Caraquet, où Isabelle Thériault vient de remporter l’investiture libérale. Elle faisait face à l’ancien maire de Bertrand, Yvon Godin. L’establishment libéral avait identifié Mme Thériault comme étant une candidate vedette, une bénédiction pour un parti qui a eu dans les dernières années toutes les misères du monde à attirer des candidatures féminines de qualité. Il a mis tout son poids dans la balance pour inciter les militants de la région à faire «le bon choix».

Techniquement, Yvon Godin et Isabelle Thériault partaient sur un pied d’égalité, dans le sens que les militants ne sont pas obligés de suivre les recommandations de la direction du parti. Dans les faits, M. Godin n’avait aucune chance.

Ce n’est toutefois rien à côté de ce qui s’est produit dans la circonscription de Kent-Nord, où trois personnes ont exprimé leur intérêt jusqu’à maintenant: Émery Comeau, Dan Murphy et Kevin Arseneau.

M. Arseneau était jusqu’à tout récemment le président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick. Il a abandonné ce poste dans l’espoir d’entreprendre une carrière politique. Mais voilà, les bonzes du Parti libéral ne sont pas intéressés à accueillir dans leurs rangs ce libre penseur qui a déclaré dès l’annonce de sa candidature qu’il ne sera «pas un mouton».

Entre cet homme qui promet une «diversité d’opinions» et un autre (Émery Comeau) qui a été adjoint du député sortant au cours des sept dernières années, il n’était pas difficile de deviner à qui irait la préférence du parti.

Le comité du feu vert de l’Association libérale du Nouveau-Brunswick a finalement décidé de rejeter en bonne et due forme la candidature de Kevin Arseneau, jugeant à la lumière de ses déclarations passées qu’il est difficile de juger s’il est «un authentique libéral».

Avant de rendre sa décision, l’association a laissé s’écouler une vingtaine de jours suivant le dépôt des documents de candidature de M. Arseneau. Il ne pouvait donc pas mettre en place la structure légale qui lui aurait permis d’accepter des dons. Pendant qu’il prenait son mal en patience, ses adversaires avaient déjà accès aux ressources du Parti libéral, y compris la liste des membres.

Ainsi, même dans l’éventualité où M. Arseneau remporterait un hypothétique appel, la partie serait perdue d’avance.

Certains candidats ont droit à la voie royale. Pour d’autres, obtenir la permission d’être candidat à une investiture relève du chemin de Damas. Tout ça au sein d’un même parti.

Précisons d’emblée que ce n’est pas typique du Parti libéral. Toutes les formations politiques sérieuses ne se gênent pas pour utiliser leurs règles à leur avantage… et à celle de leur candidat préféré.

Chris Duffie l’a appris à la dure au début de l’été. Il souhaitait être candidat à l’investiture progressiste-conservatrice dans Carleton-York contre le député Carl Urquhart. Le parti ne l’entendait pas ainsi. Il a organisé le congrès de façon expéditive, avec un minimum de communications, pour que seul M. Urquhart ait le temps de s’inscrire avant la fin de la période des mises en candidature.

M. Duffie a amené sa cause devant les tribunaux, en vain. La Cour du Banc de la Reine a décrété que la formation politique a le droit d’interpréter ses règles comme bon lui semble.

On n’imaginerait pas ce genre de stratégies mises en place lors d’élections générales. Sauf que dans ces cas-ci, cela n’a rien à avoir avec la démocratie telle qu’on la connaît. Il s’agit plutôt de règles qui régissent des clubs privés (les partis). Ce n’est pas beau à voir. Mais ce n’est pas illégal.

Le résultat est que de très bons candidats sont injustement poussés sur la voie d’évitement. Les citoyens sont les grands perdants de ces jeux de coulisses.