Un commissaire parfait… pour le gouvernement

Le gouvernement Trudeau a fait son choix. Le recteur de l’Université de Moncton, Raymond Théberge, deviendra en principe le prochain commissaire aux langues officielles. Une candidature parfaite… si l’objectif est d’avoir en poste une personne qui ne fera pas trop de vagues et qui ne mettra pas le fédéral dans l’embarras.

La nomination de Raymond Théberge n’est pas encore officialisée. Elle doit être entérinée par le Parlement. À moins d’un changement de cap de dernière minute ou de la découverte d’un improbable squelette dans le placard du candidat, cela ne devrait toutefois être qu’une formalité.

Raymond Théberge est-il le candidat idéal pour le commissariat? Rien n’est moins sûr, si on se fie à son parcours.

À la base, il possède pourtant le curriculum vitae pour occuper le poste. Il connaît bien les communautés francophones. Franco-Manitobain, il a été sous-ministre adjoint à la Division de l’éducation en langue française en Ontario, puis recteur en Acadie.

Personne ne peut lui nier son attachement aux communautés francophones minoritaires. Une grande partie de sa vie professionnelle a été consacrée à leur épanouissement.

Le problème est que Raymond Théberge est un fonctionnaire et un gestionnaire de carrière. Sa personnalité est à des années-lumière de celle des deux derniers commissaires fédéraux, Dyane Adams et Graham Fraser. Nous parlons ici de deux personnes qui n’avaient pas peur de ruer dans les brancards et qui ne craignaient pas d’aller au front.

Ils ne se contentaient pas de rédiger des rapports qui étaient ensuite ignorés par le ministre en place. Au contraire, ils prenaient tous les moyens à leur disposition pour forcer le gouvernement à respecter ses obligations en matière de langues officielles, quitte à se faire des ennemis en chemin.

Raymond Théberge est tout sauf cela.

Embauché à titre de recteur de l’Université de Moncton en 2012, il a succédé à Yvon Fontaine, qui n’hésitait pas à défoncer des portes et dont le règne a été ponctué de grandes réalisations (pensez au centre de formation médicale), mais aussi à des controverses (souvenez-vous de la saga de l’embauche d’une vice-rectrice).

Raymond Théberge lui a un peu succédé par défaut.

La réputation de l’Université de Moncton était alors à son plus bas, si bien qu’il est permis de croire que de nombreux candidats de qualité ont préféré passer leur tour plutôt que de plonger le bras dans ce qui était considéré comme un panier de crabes. L’autre finaliste, Marie-Josée Berger, traînait derrière elle une triste réputation.

Durant son règne, Raymond Théberge s’est forgé l’image d’une personne qui fuit la controverse et qui recherche le consensus. Il n’a certainement pas nui à l’institution qu’il dirige, mais on ne peut pas dire non plus qu’il a laissé sa marque.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, le gouvernement de Brian Gallant a imposé des conditions très difficiles aux universités publiques. Il a imposé des gels de droits de scolarité ainsi que des subventions, avant d’augmenter timidement ses versements. Il a aussi resserré son contrôle.

M. Théberge a critiqué ces mesures, mais n’est pas monté aux barricades non plus.

Bref, il n’est pas le genre à brasser la cage. C’est peut-être ce que cherchait l’Université de Moncton après les années Fontaine. Mais le poste de commissaire aux langues officielles devrait revenir à quelqu’un capable d’être un véritable chien de garde des droits des francophones. Un pitbull, en quelque sorte.

Il suffit de regarder l’identité de certaines personnes qui ont exprimé leur intérêt pour le poste ou dont le nom a circulé. L’avocat Michel Doucet, Marie-Claude Rioux (de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse), la commissaire aux langues officielles du N.-B. Katherine d’Entremont et le commissaire aux services en français de l’Ontario Me François Boileau sont tous des gens qui ne craignent pas de déplacer des montagnes.

La détermination de Me Doucet, par exemple, a fini par convaincre en 2016 la CBC de mettre fin à l’anonymat qui faisait des forums de discussion de son site web un antre où les francophobes s’en donnaient à coeur joie. Il a entrepris ce combat seul. En fin de compte, il a inspiré plus de 120 personnalités à joindre sa cause et à cosigner sa plainte, forçant éventuellement CBC à plier.

Ce n’est pas du tout le style de Raymond Théberge.

Il faut tout de même donner la chance au coureur. Libéré du carcan des institutions, peut-être nous dévoilera-t-il une partie méconnue de sa personnalité.

Néanmoins, nous sommes sceptiques. En M. Théberge, le gouvernement Trudeau donne l’impression de miser sur un commissaire qui montrera moins les dents que ses prédécesseurs. Et ce n’est pas ce dont les francophones de ce pays ont besoin.