Bravo et merci!

Le 14 février 1968, des centaines de francophones marchent dans les rues de Moncton afin de réclamer le bilinguisme dans leur ville. Dans les jours et les mois qui suivront, d’autres coups d’éclat surviendront. Les jeunes qui ont mené le combat se doutaient-ils que leurs actions auraient un si grand impact et qu’on en parlerait encore un demi-siècle plus tard?

La fin des années 1960 a été une époque charnière pour le nationalisme acadien. Nous avons tendance à la résumer par le combat contre le maire bigot Leonard Jones et par l’occupation du pavillon des sciences de l’Université de Moncton. Mais ces événements ont eu un retentissement beaucoup plus grand qu’on n’aurait pu l’imaginer.

D’abord, un rappel que ces contestataires étaient un produit de leur temps. Partout en Occident, des contestations, des grandes manifestations  et des révolutions plus ou moins tranquilles qui voyaient le jour. C’était l’époque de mai 1968 en France et du rejet aux États-Unis de la guerre du Vietnam. Les jeunes voulaient du changement. Du «vrai» changement, pas celui que nous promettent de nos jours les politiciens qui tentent de succéder à un gouvernement.

L’Acadie et le Nouveau-Brunswick se sont retrouvés au coeur d’une tempête parfaite. Le règne du premier ministre Louis J. Robichaud tirait à sa fin. Son gouvernement était victime de l’usure du pouvoir. Par ailleurs, le maire Jones jouait parfaitement le rôle de vilain avec son intransigeance et son mépris à l’endroit des francophones.

Le combat s’est déroulé sur plusieurs fronts. Si la manifestation du 14 février avait pour objectif d’obtenir des services municipaux en français, la grève étudiante (qui avait débuté deux jours plus tôt) servait surtout à contester la hausse des droits de scolarité et à forcer les gouvernements à financer adéquatement l’Université de Moncton.

Le mouvement reprendra en janvier 1969 avec l’occupation de l’édifice qui abritait les locaux de l’administration universitaire. Les contestataires réclamaient 32 millions $ du gouvernement fédéral.

Après la fin de l’occupation, une grève générale a été déclenchée, cette fois par l’association étudiante. Parmi les revendications: la démission du recteur Adélard Savoie.

Les étudiants et les nationalistes tiraient un peu dans toutes les directions. «Tout était une excuse pour faire quelque chose. Tu as de la poudre et tu attends juste que quelqu’un fasse une étincelle», a témoigné Michel-Vital Blanchard dans nos pages, mercredi.

Ils ont cependant réussi un grand coup en changeant la dynamique des relations linguistiques. La stratégie du bonententisme avait fait son temps. Il était temps de peser sur l’accélérateur.

Dans la biographie Une révolution si peu tranquille, l’auteur Michel Cormier explique que Louis J. Robichaud se trouvait devant un lobby anglophone qui se plaignait qu’il allait trop loin et un lobby acadien qui trouvait qu’il n’allait pas assez vite.

Afin de ménager les susceptibilités de la majorité, le premier ministre avait choisi une approche graduelle, en échelonnant la mise en place du bilinguisme officiel sur plusieurs années. «Or, il avait suffi de deux Québécois et d’une tête de cochon pour démolir cet échafaudage politique», écrit Michel Cormier.

Les deux porteurs de la tête de cochon (Jacques Belisle et Jacques Moreau), on a tendance à l’oublier, ont été accusé de méfait public. Ils se sont ensuite vu refuser le droit d’être jugé en français, autant par le juge de première instance qu’en appel.

Une autre insulte, une autre humiliation pour un peuple qui était pour la première fois en train de décider qu’il en avait assez.

Les temps ont depuis beaucoup changé. Les avancées linguistiques ont été considérables. L’égalité réelle est loin d’avoir été atteinte, mais force est de constater que nous avons fait des progrès considérables.

Les grands enjeux débattus par les étudiants d’il y a un demi-siècle suscitent aujourd’hui bien moins d’intérêt, à l’exception de soubresauts ici et là dans l’actualité. Par exemple, lorsqu’un débat éclate sur la langue du transport scolaire ou quand une ancienne étudiante de l’U de M affirme dans les médias sociaux avoir honte de sa langue.

N’empêche, il est important, même un demi-siècle plus tard, de partager notre reconnaissance à l’égard des héros de 1968 et de 1969. Certains rêvaient de révolution. D’autres étaient surtout heureux d’avoir congé de classe. Mais tous ont eu le courage de faire face aux autorités, aux forces de l’ordre et, oui, à l’élite acadienne qui n’appréciait pas leurs méthodes.

Les Bernard Gauvin, Michel-Vital Blan­chard, Jacques Belisle, Jacques Moreau, Irène Doiron, Yolande Arsenault, Claude Savoie, Paul-Eugène LeBlanc et combien d’autres se sont tenus debout, envers et contre tous, afin de défendre leurs droits et ceux de leurs compatriotes. Ils avaient compris qu’«il y a de l’harmonie parce qu’on ferme nos gueules», comme l’a imagé l’historien Joël Belliveau.

Ils n’ont sans doute pas accompli tous leurs objectifs, mais ils ont contribué à faire du Nouveau-Brunswick une province plus ouverte, malgré elle, à sa minorité acadienne.

Cinquante ans plus tard, il n’est pas trop tard pour leur dire bravo. Et merci.