La bataille d’Edmundston

L’annonce de la retraite politique de Madeleine Dubé est un coup dur pour le Parti progressiste-conservateur, l’occasion d’un nouveau départ pour la région d’Edmundston et le signal du début d’une lutte qui s’annonce intense.

Mado, comme elle est surnommée depuis toujours, est très appréciée, tant à Edmundston qu’à Fredericton. Ceux qui en doutent n’ont qu’à lire notre chronique Face-à-face en page 10.

L’histoire retiendra sa grande popularité au sein de l’électorat. En 2006, elle a même obtenu l’appui de 5631 électeurs et une spectaculaire majorité de 3631 voix.

Ces chiffres s’expliquent peut-être par le fait que des investissements importants ont eu lieu dans sa circonscription, autant quand elle était au pouvoir que lors de ses passages dans l’opposition. Les constructions d’un amphithéâtre, d’un nouveau collège communautaire et d’une école ont été réalisées avec l’aide de fonds publics alors qu’elle était députée.

On sentait toutefois une fatigue de l’électorat à son égard. Elle avait évité la défaite de justesse en 2014, avec une courte majorité de 243 votes. À noter que sa circonscription avait été redessinée, ce qui explique peut-être ce mince écart. Preuve du soutien de ses électeurs, elle avait été la seule députée à être élue sous la bannière progressiste-conservatrice dans une circonscription francophone.

C’est probablement après cette élection et devant le spectre de passer quatre années (et peut-être plus) dans l’opposition que Mme Dubé a commencé à soupeser la possibilité de prendre sa retraite politique.

Les rumeurs circulaient selon lesquelles elle n’était pas satisfaite de la direction dans laquelle s’engage sa formation politique.

Depuis 2014, plusieurs députés progressistes-conservateurs ne se sont pas gênés pour critiquer les acquis de la minorité linguistique acadienne. Si elle n’a jamais fait part de son mécontentement (présumé ou réel) publiquement, elle a toutefois laissé paraître à quelques reprises son inconfort par rapport aux déclarations de certains de ses collègues.

En mars 2016, alors que les députés Jeff Carr et Jake Stewart étaient en guerre ouverte contre la commissaire aux langues officielles, allant jusqu’à qualifier son poste de «farce», Mme Dubé s’était sentie obligée d’expliquer que leur opinion ne représentait pas la position officielle de sa formation politique.

Étant de la branche progressiste de son parti, elle ne semblait pas non plus partager d’atomes crochus avec le nouveau chef Blaine Higgs, résolument plus conservateur.

Bref, son départ ne constitue pas une surprise. Il était écrit dans le ciel.

Même si le Nouveau-Brunswick compte de nombreux autres députés d’opposition et d’arrière-ban, il convient de s’intéresser à la suite des événements.

En effet, la partie est loin d’être jouée d’avance.

Edmundston a la réputation d’être conservatrice, après avoir élu des personnalités comme Jean-Maurice Simard et Bernard Valcourt (de même que Jeannot Volpé et Percy Mockler dans les communautés voisines). Mais dans les faits, elle a longtemps servi de baromètre, c’est-à-dire que ses électeurs aiment se tourner vers la formation politique qui aspire le plus à prendre le pouvoir.

Cela a changé à compter de 1995, quand Bernard Valcourt est devenu le chef du PC et de l’opposition. Madeleine Dubé a ensuite maintenu le siège dans le giron progressiste-conservateur pendant 19 ans.

Le passé n’est cependant pas garant de l’avenir. Rien n’assure que la circonscription restera un bastion bleu. L’histoire politique est pleine de régions qui ont changé de couleur après la retraite d’un politicien populaire. Parlez-en aux citoyens d’Acadie-Bathurst, qui sont revenus au Parti libéral après la retraite du néo-démocrate Yvon Godin en 2015.

L’enjeu de l’affrontement politique qui se dessine dans Edmundston-Madawaska-Centre est d’une certaine importance.

Pour les libéraux, la retraite de Mme Dubé est une occasion en or de faire un gain électoral crucial. Pour les conservateurs, il s’agit d’une autre preuve de l’immense défi qui se dresse devant eux dans les régions francophones. Comment Blaine Higgs pourra-t-il séduire l’électorat acadien alors qu’il n’a pas réussi à convaincre sa seule députée francophone de ne pas abandonner le navire?

Notons aussi que le nombre de circonscriptions susceptibles de basculer dans un camp ou dans l’autre se compte sur les doigts d’une seule main dans le nord de la province.

Or, les libéraux n’ont que deux sièges de majorité sur les partis d’opposition à la législature. Cela signifie qu’une poignée de circonscriptions pourrait faire la différence entre un deuxième mandat pour le gouvernement Gallant ou l’élection de Blaine Higgs à titre de premier ministre du Nouveau-Brunswick.

Le prochain député ne jouira peut-être pas de l’influence ou de la popularité de Madeleine Dubé. Mais vous pouvez être certains que d’ici son élection, les principaux partis accorderont beaucoup d’attention à sa région.

Tel est l’avantage des circonscriptions qui ne penchent pas toujours du même bord. Elles ont moins tendance à être tenues pour acquises.