Saint-Jean avant tout

Quand un premier ministre se nomme ministre responsable d’une ville, cela en dit long sur l’importance qu’il accorde à celle-ci. Voilà que Brian Gallant pousse la note encore plus loin, en annonçant une vision propre à Saint-Jean.

Un rappel d’abord que le gouvernement libéral ne jouit que de deux sièges de majorité à l’Assemblée législative. En excluant le président (un libéral) qui n’a droit de vote qu’en cas d’égalité, l’avance des libéraux fond à un seul siège. Lors des élections de 2014, trois circonscriptions à l’intérieur des limites de Saint-Jean ont été remportées par une faible majorité.

Parmi celles-ci, notons Saint-Jean-Havre, remportée de justesse par le libéral Ed Doherty. Celui-ci a depuis perdu sa place au conseil des ministres à la suite du scandale des évaluations foncières truquées de Service NB, dont il était le ministre responsable.

Toute la stratégie du premier ministre Gallant tient compte de cette situation. La perte de ce siège ou l’incapacité d’en gagner d’autres dans la région pourrait contribuer à sonner le glas du gouvernement libéral lors des prochaines élections.

Fredericton a ainsi annoncé un nouveau pacte avec la cité portuaire. En termes moins politisés, il y a fait tomber une pluie de millions de dollars. Il y en a pour 270 millions $ dans les infrastructures, 50 millions $ pour le tourisme et 22,8 millions $ pour améliorer les finances publiques de la municipalité. La province s’engage aussi à ce qu’au minimum 25% des nouveaux immigrants s’établissent à Saint-Jean.

C’est du jamais vu au Nouveau-Brunswick. Si nos gouvernements ont souvent privilégié le développement dans le Triangle d’or de Moncton, Fredericton et Saint-Jean, c’est la première fois qu’est mise sur pied une stratégie visant uniquement une ville.

Le choix est d’autant plus surprenant que Saint-Jean n’est pas la ville la plus importante ni la plus populeuse de la province. Le principal pôle de croissance, tant économique que démographique, est l’axe Moncton-Dieppe-Riverview.

C’est pourtant Saint-Jean qui retient l’attention du gouvernement provincial, pour les raisons électorales expliquées ci-dessus.

Jusqu’à un certain point, le pacte rappelle les fonds de développement économique censés relancer l’économie des régions du Nord et de la Miramichi.

Il y a toutefois des différences majeures. La vision mise en place à Saint-Jean est plus large. Elle ne touche pas uniquement l’économie. Elle est aussi concentrée sur un territoire beaucoup plus restreint.

Le gouvernement lui accorde aussi plus d’importance. Le premier ministre Brian Gallant en est le responsable. Les différents fonds du Nord ont traditionnellement surtout été entre les mains d’un ministre mineur ou d’un simple député d’arrière-ban. Bill Fraser en est présentement le ministre responsable. Malgré ses qualités, il est loin d’être le plus influent dans la capitale.

Ce qui ne change pas est la façon dont cet argent est utilisé pour promouvoir le parti au pouvoir. Une enquête de Radio-Canada a d’ailleurs révélé que les 270 millions $ promis, loin d’être de nouveaux investissements, semblent plutôt être la somme d’initiatives déjà annoncées… depuis 2013.

Le «pacte» censé modifier à jamais les relations entre la capitale et la cité portuaire ne serait plutôt qu’un nouvel emballage visant à mieux vendre l’action gouvernementale dans la région. Les anglophones ont le mot juste pour décrire ce type de stratégie: repackaging. Avouez que c’est une mise en marché plus vendeuse que de dire aux électeurs que le gouvernement a déjà dépensé «des millions et des millions et des millions», comme l’a fait Brian Gallant dans la Péninsule acadienne.

Autre point à considérer. Ces investissements sont faits même si rien ne prouve leur efficacité, malgré les promesses libérales.

Ce n’est pas nous qui le disons, mais le professeur en développement régional Majella Simard, de l’Université de Moncton, qui rappelle qu’investir à coups de millions dans un pôle de croissance n’est pas une stratégie applicable à une province comme le Nouveau-Brunswick en raison de la dispersion de la population et de la dominance du fait rural.

En gros, investir de cette manière à Saint-Jean ne contribuera pas à réduire les disparités régionales, bien au contraire. Le professeur Simard estime plutôt que pour favoriser le développement économique régional, il faut plutôt miser sur de nouveaux modèles en renforçant de petits pôles. Au N.-B., cela se transposerait en une stratégie d’investissements dans des villes ayant une situation socio-économique et démographique plus précaire comme Bathurst, Campbellton ou Shippagan. Une autre stratégie pourrait être de miser davantage sur les commissions de services régionaux.

L’ennui, c’est que l’objectif du gouvernement, ici, n’est pas de faire du développement économique régional, mais bien d’envoyer un message fort à une région (Saint-Jean) où le Parti libéral a besoin d’effectuer des gains électoraux.

De ce côté-là, il peut dire mission accomplie. Quant aux autres régions en mal de développement, elles devront attendre leur tour. Encore une fois.