Ce homard qui souffre…

Les nouvelles portant sur l’importance de ne pas faire souffrir le homard demeurent pour le moment du domaine de l’anecdotique et sont accueillies avec rigolade ou sarcasme en Acadie. Mais tel un feu de broussaille auquel nous aurions négligé de porter attention, ce mouvement pourrait gagner en importance et devenir incontrôlable si nous ne le prenons pas au sérieux.

Le dernier incident en date met en vedette un petit garçon âgé de 3 ans à Fredericton. De passage au supermarché avec sa mère, il s’est interrogé à savoir pourquoi les homards sont entassés dans un aquarium de la section des fruits de mer, avec des élastiques sur les pinces.

En tentant d’obtenir des réponses, sa maman s’est à son tour inquiétée du sort de cet animal. Après avoir tenté en vain de convaincre Sobeys de modifier ses méthodes, elle a lancé une pétition en ligne. En date de vendredi, un peu moins de 11 000 personnes avaient signé le document, lequel affirme que les homards sont arrachés à leur milieu de vie naturel, transporté sur de grandes distances, empilés dans des aquariums puis jetés vivant dans de l’eau bouillante.

Présenté de cette façon, il est en effet difficile d’éviter l’étiquette de barbare.

Mais bon, si nous voulons pousser la protection des animaux jusqu’à cet extrême, aussi bien forcer l’humanité entière à devenir végétarienne. Les animaux qui finissent dans nos assiettes ne sont généralement pas mieux traités.

Que penser des poules, qui passent en peu de temps de l’oeuf dans l’incubateur à votre restaurant préféré? Ou des porcs entassés les uns contre les autres jusqu’à ce qu’il soient envoyés à l’abattoir? Des dindes qui sont gavées? Du traitement des bovins dans les grandes fermes?

La vérité est que nous voulons acheter notre steak près de chez soi à un prix raisonnable. Et qu’à quelques exceptions près, nous ne voulons pas savoir comment l’industrie s’y prend  pour réussir ce tour de force.

Les mouvements de lutte contre la cruauté envers certains animaux remportent leurs plus grands succès en misant sur les sentiments. Un phoque sans vie et du sang sur la neige dans le Grand Nord canadien, ça fait des images plus spectaculaires qu’un cadavre d’orignal dans la forêt.

C’est pour cette même raison que le homard est désormais dans la mire de certains groupes de pression. Une balle de fusil dans la tête d’un chevreuil ne marque pas autant l’imaginaire qu’un homard lancé dans l’eau bouillante. C’est aussi simple que ça.

Nos gouvernements et nos homardiers auraient toutefois tort de balayer ces inquiétudes du revers de la main, sans chercher dès maintenant des solutions. Avant que Brigitte Bardot ne s’intéresse au sort des petits blanchons, personne ne pouvait imaginer qu’un jour, les pays européens imposeraient un moratoire sur les produits du phoque. Que ferons-nous si Beyoncé, Justin Timberlake ou une autre vedette internationale met toute sa notoriété dans la balance pour «sauver les homards»?

Ailleurs dans le monde, les homardiers perdent tranquillement la bataille des relations publiques. Le gouvernement suisse a adopté au début de l’année une ordonnance exigeant que le crustacé soit étourdi avant sa mise à mort. Et la pratique consistant à plonger les homards vivants dans l’eau bouillante n’est plus permise.

Les médias sociaux contribuent à la situation. Un restaurant torontois a fait face à une crise de relations publiques l’année dernière après avoir diffusé la vidéo du démembrement d’un homard avant sa cuisson. Aux Maine, les images d’un employé d’une usine de transformation en train d’arracher les pattes et la queue d’un homard avaient soulevé des hauts cris. Et plus récemment, des consommateurs britanniques se sont insurgés contre le fait que des homards vivants soient vendus sur Amazon et envoyés par la poste jusqu’en Chine.

La valeur totale des exportations du homard néo-brunswickois congelé a atteint 368 millions $ de janvier à novembre 2017. Une petite proportion prend la direction de l’Europe. Cela pourrait changer avec l’accord de libre-échange signé avec l’Union européenne.

Pour le plus grand malheur des homardiers, ils ne détiennent pas toutes les cartes. Le pêcheur n’est pas responsable de la façon dont son produit est traité dans les restaurants. Mais c’est pourtant lui qui subira les contrecoups si d’autres pays imitent la Suisse et imposent à leur tour des règlements aussi ridicules que restrictifs.

Le jour où une majorité de décideurs seront convaincus, comme PETA (People for Ethical Treatment of Animals), que «tout comme les humains, les homards ressentent la douleur et la peur, ils ont des personnalités uniques et ils valorisent leur propre vie», ou qu’un homard ressent la chaleur trois minutes après avoir été plongé dans l’eau bouillante, comme l’affirme une étude de la Fédération des universités pour le bien-être des animaux, il sera trop tard, comme il est déjà trop tard pour sauver l’industrie du phoque.