Crabiers et baleines: une cohabitation qui sera difficile

C’était une question de temps avant que des mesures de protection des baleines noires ne viennent à nuire suffisamment aux pêcheurs de crabe au point où ceux-ci expriment leur mécontentement.

Un rappel d’abord que la dernière année a été catastrophique pour les baleines noires. Dix-huit d’entre elles ont été trouvées mortes sur les côtes atlantiques du Canada et des États-Unis. Les nécropsies laissent croire que la plupart d’entre elles sont mortes après s’être empêtrées dans des filins de pêche ou après avoir été happées par un navire.

Bref, nos crabiers sont au coeur du problème. Ils doivent faire partie de la solution. Ceux-ci l’ont compris. Ils ont participé de bonne foi avec le ministère des Pêches et des Océans (MPO) à des rencontres afin de déterminer coment poursuivre la pêche sans détruire le reste de la population de cétacés.

Il ne reste qu’environ 450 baleines noires sur la planète. La situation est d’autant plus alarmante qu’aucune nouvelle naissance n’a été observée dans les derniers mois à l’intérieur des aires de reproduction habituelles. Ce constat a sans doute poussé le MPO a ordonné des mesures encore plus draconiennes que prévu.

Ottawa a ainsi modifié le calendrier de la saison de pêche. Tout l’équipement devra être retiré de l’eau deux semaines plus tôt que d’habitude. Pire encore, une zone où ont été vues la plupart des baleines l’année dernière fermera le 28 avril, en plein coeur du territoire où nos crabiers ont l’habitude de jeter leurs casiers.

À cela s’ajoute des mesures déjà annoncées, comme la possibilité de fermetures temporaires de zones de gestions de pêche aussitôt que des baleines noires (ou même une seule) auront été observées.

En échange, Ottawa s’engage à envoyer des brise-glaces dès la semaine prochaine afin que les crabiers puissent se rendre en mer avant l’arrivée des cétacés. Des millions de dollars seront aussi injectés dans un programme visant à permettre aux pêcheurs de tester des casiers sans cordages.

Néanmoins, cela n’est pas suffisant pour satisfaire une industrie qui verra ses habitudes être bouleversées, ses coûts augmenter et qui devra vivre avec une bonne dose d’incertitude, en plus d’être privée d’accès là où se trouve le coeur de la ressource.

Les crabiers acadiens ont partagé leur déception. Ils ont affirmé que cela provoquera une saison chaotique et que le MPO fait preuve de dictature.

Il faut prendre cette dernière accusation avec un grain de sel. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière que ce groupe dénonce une décision d’Ottawa. Le 2 mai 2003, le dévoilement d’un plan de pêche prévoyant une part permanente du quota aux pêcheurs côtiers et autochtones a même provoqué une émeute à Shippagan. Quinze ans plus tard, l’industrie est pourtant en santé, malgré les craintes exprimées à l’époque.

Ils n’ont pas hésité non plus par le passé (en 2011, notamment) à critiquer des réductions de quotas, même lorsqu’elles étaient basées sur des avis scientifiques.

Le lien de confiance est souvent ténu entre l’industrie et le MPO. Le combat pour sauver les baleines n’a rien pour le solidifier.

N’empêche, le fait demeure que les directives d’Ottawa auront bel et bien un impact négatif sur le portefeuille des crabiers et sur l’économie de la Péninsule acadienne en général. Personne ne peut le nier. La question à se poser est plutôt s’il est possible de faire autrement.

Nous en avons parlé en éditorial au début du mois, il ne faut surtout pas attendre que la survie des baleines noires devienne un enjeu international, comme l’est la chasse aux phoques, avant de chercher des solutions.

Un premier coup de semonce vient d’être tiré, alors que le crabe des neiges a vu sa certification de «pêche durable» être suspendue. Cela n’a pas d’impact pour le moment sur les marchés. Cela pourrait toutefois changer si d’autres organisations internationales, du genre Greenpeace, s’intéressent au dossier. L’image d’une baleine échouée émouvra toujours plus le téléspectateur moyen qu’une cargaison de crabe…

Peu importe la façon dont on analyse le dossier, on en arrive toujours au même constat: les navires et le cordage des crabiers ont contribué à provoquer l’été dernier une véritable hécatombe chez une espèce déjà menacée de disparition. Il faut absolument éviter que cela se reproduise. Pour les cétacés, mais aussi pour l’avenir d’une industrie qui rapporte plus de 140 millions $ chaque année dans l’économie du Nouveau-Brunswick.

La stratégie du MPO sera-t-elle efficace? Nous le saurons bien assez tôt.

Ce qui est clair, par contre, c’est que les crabiers n’ont pas fini de devoir s’adapter à la présence de ces encombrants mammifères marins. Tant qu’ils baigneront dans leur territoire de pêche, ils devront trouver le moyen de cohabiter avec ceux-ci.