Du rêve à la réalité libérale

Si le Parti libéral a l’habitude de gouverner au centre, c’est généralement en faisant des promesses plus à gauche qu’il réussit à se faire élire. Les militants libéraux l’ont compris, comme le montre le chapelet de résolutions qu’ils ont adoptées en fin de semaine à Bathurst.

Le Parti libéral organise un congrès aux deux ans pendant lequel ses membres sont invités à soumettre et à voter sur des propositions. Rien n’oblige la direction du parti à suivre celles-ci.

Les propositions adoptées servent surtout à deux choses. D’abord, donner des idées au parti (et dans ce cas-ci, au gouvernement) en prévision des prochaines élections. Et deuxièmement, à connaître l’humeur de la base militante. Celle-ci joue un rôle crucial, particulièrement en campagne électorale. Il est donc important pour un chef politique d’être au diapason avec ses membres.

Si ceux-ci considèrent que leur chef gouverne depuis une tour d’ivoire, ils trouveront une façon de le lui faire comprendre.

Les propositions sont bien sûr analysées de près pour éviter toute forme de dérapage.

Bonne chance au militant qui tenterait de faire adopter une motion réclamant l’abrogation de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick. Non seulement ladite motion n’aurait aucune chance d’être appuyée, mais elle ne réussirait même pas à faire son chemin jusqu’au congrès. Les organisateurs veillent au grain.

Nous avons fait grand état, en fin de semaine, à Bathurst, du fait que les membres du parti ont adopté un grand nombre de positions associées généralement aux partis de gauche. «On se serait cru chez les néo-démocrates», a tranché dans sa chronique (publiée dans nos pages lundi) l’estimé collègue Pascal Raiche-Nogue, qui a fait le déplacement afin d’assister aux délibérations.

Il a raison. Certaines motions représenteraient une petite révolution si un gouvernement décidait de les mettre en vigueur. Parmi celles-ci, notons l’adoption d’un revenu de base garanti de même que l’équité salariale dans le privé, des idées sur lesquelles aucun gouvernement n’a encore osé légiférer au Canada.

Néanmoins, certaines résolutions finiront par se rendre jusque dans la plateforme électorale libérale et à éventuellement devenir force de loi.

En 2014, alors que les libéraux étaient dans l’opposition, les congressistes avaient réussi à ramener à l’avant-plan la question de l’avortement. Ils avaient aussi donné leur appui à un moratoire sur l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste.

Quelques mois plus tard, Brian Gallant devenait premier ministre du Nouveau-Brunswick. Peu après son arrivée au pouvoir, il mettait fin à la règle qui exigeait qu’une femme voulant se faire avorter doive obtenir l’approbation de deux médecins. Il a aussi amélioré l’accès à la procédure.

Quant au gaz de schiste, un moratoire a effectivement été imposé. Il est toujours en vigueur.

Cela ne signifie pas que les résolutions les plus spectaculaires du week-end seront discutées lors des débats des chefs, quelque part en septembre. On y trouve toutefois des indices sur la direction qu’entendent prendre les rouges.

S’il n’y a aucune chance qu’un revenu minimum garanti soit mis en place en raison des coûts astronomiques que cela engendrerait, il est clair que les libéraux sont déterminés à se présenter comme étant les protecteurs de notre filet social. Et par extension, d’identifier leur principal adversaire, le chef progressiste-conservateur Blaine Higgs, comme celui qui imposera des compressions budgétaires afin de réduire les impôts des plus riches.

C’est caricatural, mais les campagnes électorales n’ont pas la réputation de laisser beaucoup d’espace aux nuances et à la subtilité.

Les militants demandent des investissements supplémentaires en santé, même si nous dépensons déjà plus par personne que la majorité des autres provinces dans ce secteur.

Ils souhaitent plus de financement pour les garderies de même que pour les hôpitaux et les cliniques en milieu rural. Ils réclament que les coûts de déplacement des enfants malades et de leurs familles qui doivent se rendre à l’extérieur du Nouveau-Brunswick pour suivre des traitements soient couverts par la province. Et rêvent même de voir nos collèges communautaires offrir gratuitement des cours de langue seconde.

Toutes de bonnes idées, mais qui finiraient par coûter cher au trésor public. Les militants, qui n’ont pas à vivre avec les contraintes d’un gouvernement, ne se sont d’ailleurs pas cassé la tête à savoir comment le Nouveau-Brunswick financerait ces mesures.

Sur ce point, ils sont toutefois sur la même longueur d’onde que Brian Gallant.

On l’a vu en février, le gouvernement a augmenté ses dépenses afin d’améliorer ses chances de réélection. «Il faut dépenser de l’argent pour gagner de l’argent», avait déclaré la ministre des Finances Cathy Rogers.

Les militants libéraux l’ont pris au pied de la lettre.