Le gaz de schiste, une région à la fois

Le gaz de schiste a effectué un retour dans l’actualité cette semaine, quand le chef progressiste-conservateur Blaine Higgs a annoncé son intention de lever le moratoire dans les régions qui le désirent.

Il est présentement interdit d’effectuer de la fracturation hydraulique – une technique d’extraction du gaz qui consiste en l’injection d’eau, de sable et de produits chimiques dans le sol – au Nouveau-Brunswick. Un moratoire a été imposé par le gouvernement libéral de Brian Gallant peu après son arrivée au pouvoir, en 2014.

Le premier ministre Gallant souhaitait gagner du temps, sans pour autant donner l’impression d’imposer une interdiction définitive. Il a ainsi défini cinq conditions qui devront être remplies avant que ce moratoire ne soit levé, dont l’acceptabilité sociale.

Évidemment, il n’y a aucune chance que les citoyens qui ont mené le combat contre cette industrie il y a cinq ans changent soudainement d’idée.

Quant à Brian Gallant, il n’a jamais vraiment eu l’intention de mettre fin au moratoire de sitôt et certainement pas à quelques mois des élections provinciales. La règle des cinq conditions libérales fait un peu penser aux «conditions gagnantes» énoncées par le Parti Québécois après la défaite référendaire de 1995. Cela permet au parti de conserver ses options ouvertes, tout en restant flou sur le quand et le comment.

La décision de Blaine Higgs de rouvrir la filière du gaz de schiste ne devrait surprendre personne. Les progressistes-conservateurs ont dénoncé à plusieurs reprises le moratoire, en le présentant comme étant une politique qui fait fuir les emplois et les investissements à l’extérieur de la province.

Le gaz de schiste a été un enjeu majeur des dernières élections. Les progressistes-conservateurs avaient compris que l’opposition était surtout concentrée dans une poignée de circonscriptions perdues d’avance et qu’il était possible d’effectuer des gains dans les autres régions.

David Alward, qui était alors premier ministre, avait même lancé sa campagne électorale en août 2014 devant un puits de gaz de schiste, dans la région de Sussex. Le slogan de son parti était «Disons oui», une référence pas du tout voilée au développement de l’industrie gazière dans la province.

Les progressistes-conservateurs ont perdu les élections, mais le résultat a été beaucoup plus serré que prévu. D’aucuns pensent que la stratégie de mettre l’accent sur cet enjeu a porté fruit et contribué à resserrer l’écart.

En rencontrant cette semaine un groupe d’entrepreneurs favorables au développement de l’industrie gazière et en leur promettant de lever en partie le moratoire dans les régions qui le demandent, Blaine Higgs annonce ses couleurs et celles de son parti.

Il n’y a rien de mal à cela. Les électeurs auront le choix entre deux options bien différentes et pourront choisir en conséquence.

La stratégie de M. Higgs de maintenir le moratoire en certains endroits, mais pas partout, n’est pas vilaine non plus. L’enjeu est en effet beaucoup plus émotif en certains endroits de la province qu’ailleurs.

Le débat avait pris une tournure dramatique en octobre 2013, quand la GRC est intervenue afin de démanteler une barricade érigée à Rexton par des manifestants qui tentaient d’empêcher l’entreprise gazière SWN Resources de mener des tests sismiques.

L’opération policière a dégénéré. Des cocktails Molotov et au moins un coup de feu ont été tirés par des manifestants, cinq voitures de la GRC ont été incendiées et une centaine de personnes ont été accusées.

En 2014, le ministre Claude Williams s’est vu montrer la porte de sortie par les électeurs de Kent-Sud. Dans Kent-Nord, les progressistes-conservateurs ont terminé 3e, derrière le Parti libéral et le Parti vert.

Il est clair que la première condition (l’approbation de la population) énoncée par Brian Gallant ne sera pas remplie de sitôt dans cette région.

Avec leur proposition, les conservateurs tentent de relancer cette industrie dans la province, tout en évitant une collision frontale avec les groupes d’opposition les mieux organisés. Bien joué.

Détail important, Blaine Higgs n’est pas clair sur la façon dont il s’y prendra pour déterminer quelles sont les régions qui sont ouvertes à la fracturation hydraulique. À partir de quel moment un regroupement de citoyens sera-t-il considéré suffisamment important pour qu’un éventuel gouvernement Higgs détermine que celui-ci représente la volonté de toute une région? Et que fera-t-il quand différents groupes défendront des positions différentes? Une résolution d’une chambre de commerce parlera-t-elle plus fort qu’une assemblée de résidents mécontents?

C’est loin d’être clair. Blaine Higgs aura de nombreuses questions à répondre s’il désire rassurer à la fois le milieu des affaires et ceux qui font le souhait légitime de ne pas voir leur qualité de vie et leur eau potable menacées par l’industrie lourde.