La menace américaine

Crabiers et homardiers accueillent avec frustration les plus récentes mesures de protection des baleines noires. C’est normal, celles-ci ayant un impact direct sur leur portefeuille. Mais réalisent-ils que c’est beaucoup plus que la seule survie de ces grands cétacés qui est en jeu?

La saison de pêche au crabe a débuté cette semaine. Les résultats sont mitigés. Il n’y aura pas de pêche miraculeuse cette année.

Tous s’entendent pour dire que les conditions dictées par Ottawa rendent la pêche incertaine. La réduction de la période autorisée de pêche et la fermeture d’une importante zone causent des problèmes aux pêcheurs. Certains ont annoncé qu’ils iront livrer leurs prises aux Îles-de-la-Madeleine plutôt que dans la Péninsule acadienne, ce qui nous ramène à l’unique certitude dans le domaine des pêches: quand ça ne va pas bien, les travailleuses d’usines sont toujours les premières touchées.

Tout ce branle-bas découle de la mort de 17 baleines l’année dernière dans les eaux de la côte est du Canada et des États-Unis. L’espèce étant déjà en voie de disparition, il est clair qu’on ne peut pas laisser un tel massacre se répéter année après année.

Les crabiers ont beau être conscients du problème, ils espéraient malgré tout que le ministre des Pêches et des Océans, Dominic LeBlanc, ferait preuve d’assouplissement. Lors d’une rencontre à Shippagan la semaine dernière, le ministre a plutôt annoncé qu’il campait sur ses positions.

C’était la bonne décision. En fait, il n’avait pas d’autre choix.

Un premier avertissement est tombé en mars, quand l’industrie canadienne de la pêche au crabe des neiges a perdu sa certification durable du Marine Stewardship Council, un organisme international. Cela n’avait pas ébranlé outre mesure nos pêcheurs. «Il n’y a aucun de mes clients qui me disent qu’ils n’achèteront pas de crabe la saison prochaine», avait résumé dans l’Acadie Nouvelle le représentant d’une usine de transformation.

Voilà que nous sommes victimes d’une nouvelle fronde, cette fois en provenance de 11 sénateurs américains. Ils ont demandé à l’organisme responsable des pêches aux États-Unis de mener une enquête sur la pêche au Canada et réclamé des «actions immédiates» afin de protéger les mammifères marins.

Cette lettre a été écrite après l’annonce des mesures de conservation du fédéral, ce qui n’empêche pas les sénateurs d’émettre des réserves à savoir si cela sera suffisant pour protéger les baleines noires de l’Atlantique Nord.

Leur requête est présentement à l’étude. Elle pourrait mener à un embargo américain sur les fruits de mer canadiens. Ce ne serait rien de moins qu’une catastrophe pour l’industrie des pêches et l’économie de l’est de la province.

Cette menace doit être prise au sérieux. Les États-Unis sont dirigés par un gouvernement protectionniste. Nos exportateurs de bois d’oeuvre, qui doivent acquitter des frais antidumping et compensatoires exorbitants afin de vendre leurs produits aux États-Unis, en savent quelque chose.

Parlez-en aussi aux producteurs d’acier et d’aluminium canadiens, qui ont évité de justesse l’imposition de tarifs douaniers. Le président Donald Trump avait promulgué un décret afin de préserver la sécurité nationale!

Le Canada, menace à la sécurité des États-Unis? On aura tout vu.

Bref, ce pays ne se gêne pas pour fermer ses frontières aux produits canadiens quand l’envie lui prend. Il n’a besoin que d’une entreprise (Boeing contre Bombardier, par exemple), d’un groupe de pression suffisamment bien organisé ou d’un prétexte plus ou moins crédible pour mettre un frein au libre marché.

Pensez-y, des baleines en voie d’extinction prises dans les filets de pêcheurs d’un autre pays. Dieu seul sait combien d’années devraient s’écouler sans qu’un seul accrochage n’ait lieu avec un mammifère marin avant que Washington ne songe à lever un éventuel moratoire.

C’est pour cette même raison que les homardiers ont appris à leur tour qu’ils n’auront plus accès à certaines zones de pêche. L’annonce de certaines restrictions a été très mal accueillie sur les quais en Acadie.

C’est compréhensible. Les homardiers ne pêchent généralement pas dans les secteurs où se retrouvent les baleines. Des nuances qui risquent toutefois de ne pas se rendre jusqu’aux oreilles des décideurs dans la capitale américaine.

Il ne faudra pas 17 décès de baleine en mer comme l’an dernier pour qu’un embargo soit décrété. Un ou deux incidents suffiront à faire pencher la balance. Peu importe qui sera le responsable.

Tout le monde devra s’ajuster. Cela vaut pour les homardiers, qui sont habitués à pêcher chacun dans leur coin et qui annoncent déjà que certains pourraient jouer du coude pour défendre leur fief. Souhaitons que ce ne soit pas le cas. La mer est assez grande pour tout le monde.

Les restrictions imposées par le gouvernement fédéral peuvent sembler extrêmes. Mais ne rien faire, ou alors se contenter de demi-mesures, risquerait d’avoir un impact catastrophique. Et pas seulement sur les baleines.