Une épine dans le pied

Le premier ministre Brian Gallant et le député de Moncton-Centre Chris Collins n’ont jamais été de grands alliés ni des amis proches. Mais qui aurait cru que les deux hommes seraient appelés à régler leurs différends dans un tribunal?

Nous sommes encore loin du jour où un premier ministre en fonction devra se défendre devant un juge, comme a dû le faire Richard Hatfield en 1985 après que du cannabis ait été trouvé dans ses valises, dans un avion dans lequel prenait place la reine Elizabeth II!

Chris Collins, qui est aussi président de l’Assemblée législative,  poursuit Brian Gallant pour diffamation.

Il a été suspendu du caucus libéral en avril après avoir été visé par des allégations de harcèlement de la part d’un ancien employé de l’Assemblée législative.

La dégradation des relations entre M. Collins et M. Gallant est un aveu d’échec pour le chef, qui n’a jamais réussi à reconstruire complètement les ponts avec son député. Celui-ci a appuyé Michael Murphy lors de la course au leadership de 2012 et n’avait pas caché son mépris à l’endroit de M. Gallant.

Il semble surtout lui en vouloir à pour les explications qu’il a offertes aux médias. Il soutient que «les droits d’un citoyen doivent être respectés, pas bafoués à la télévision nationale».

Ce jour-là (le 5 avril 2018), le premier ministre avait expliqué que son bureau avait été informé par le passé de l’existence de «conflits de personnalités» entre son député et un employé de l’Assemblée législative, au point où ce dernier avait dû être transféré.

Or, M. Collins nie avoir fait quoi que ce soit de répréhensible et croit être victime d’une machination politique.

Il est surprenant que pas plus de députés dans l’eau chaude n’aient choisi la voie judiciaire. Dans l’un des grands paradoxes de notre démocratie, nos élus n’ont à peu près pas droit à la présomption d’innocence dans l’arène politique.

Aussitôt que l’ancien employé de la législature a déposé sa plainte, Chris Collins a été suspendu de son caucus. Cela risquait de l’empêcher de participer au congrès à l’investiture de sa circonscription, ce qui aurait signé l’arrêt de mort de sa carrière politique, du moins au sein du Parti libéral.

Or, en agissant ainsi, Brian Gallant n’a fait que suivre la jurisprudence politique dans ce genre de dossier.

Au début de l’année, le chef conservateur Patrick Brown, grand favori pour devenir premier ministre de l’Ontario, a été forcé de remettre sa démission après que deux femmes protégées par l’anonymat l’aient accusé d’inconduite sexuelle. Il a ensuite été expulsé du caucus de son parti et a dû renoncer à son projet d’être candidat à sa propre succession.

Le 15 mars, il a confirmé qu’il ne serait pas candidat aux élections provinciales. Une chute brutale pour celui qui se voyait déjà diriger la plus importante province du Canada.

À peu près au même moment en Nouvelle-Écosse, un autre chef conservateur, Jamie Baillie, a vu lui aussi sa carrière prendre fin sur une bien mauvaise note à la suite d’allégations concernant une inconduite sexuelle en décembre 2017.

Remarquez, ces individus sont peut-être bien des harceleurs. Ce serait trop facile de soutenir que les plaignants ont inventé ces histoires de toutes pièces. Néanmoins, le fait demeure qu’ils n’ont été trouvés coupables de rien en cour. Les allégations dont ils font l’objet n’ont pas été prouvées.

On comprend pourquoi les partis politiques sont aussi rapides sur la gâchette. Déjà, Brian Gallant a été accusé par le chef de l’opposition Blaine Higgs d’avoir trop tardé à évincer Chris Collins de son caucus. Croyez-vous qu’il a le goût de passer une campagne électorale complète à défendre un candidat sur lequel pèsent des soupçons?

Reste maintenant à déterminer si ces impératifs politiques tiendront la route dans un palais de justice.

Même s’il n’est pas satisfait de cette tournure des événements, le premier ministre Gallant peut quand même se préparer à la campagne électorale avec une épine de moins au pied.

En effet, Chris Collins se considère désormais comme un député indépendant. Peu importe le résultat de l’enquête indépendante ordonnée par le gouvernement, les libéraux ne se retrouveront pas dans la situation délicate où ils pourraient devoir accueillir à nouveau le député devenu toxique au sein de leur famille, tout juste avant les élections.

Quant à M. Gallant, il n’aura plus à répondre aux questions sur le sujet. Il pourra se contenter de rappeler qu’il ne commentera pas le dossier tant que l’affaire est devant les tribunaux. Une bonne façon d’évacuer le sujet en période préélectorale.

C’est au moins ça de gagner pour un chef qui perd ses lieutenants à un rythme alarmant depuis quelques mois et qui voit la route de la réélection de son gouvernement devenir chaque jour plus cahoteuse.